Salomé et Pierre GéraudZéro déchet sinon rien

Ce couple de trentenaires fait fureur avec son enseigne Drive tout nu qu’il compte déployer dans l’Hexagone. Des revendications assumées sur les modes de consommation, l’économie sociale et solidaire et une belle leçon pour l’après Covid.

En 2017, le couple que forment Salomé et Pierre Géraud, déjà bien installé dans la vie, décide de s’extraire d’une routine conventionnelle pour suivre ses convictions, le projet Drive tout nu – comprenez se délester des plastiques et emballages et non de ses vêtements en faisant ses courses dans le premier drive zéro déchet, 100% écoresponsable – étant sélectionné pour intégrer le parcours entrepreneur de Ticket for Change. Un projet social et solidaire, défendant le mode zéro déchet, qui infusait dans l’esprit de ce duo d’actifs aventureux depuis 2012, après une première tentative prématurée pour le marché français, le couple n’étant, à l’époque, pas suffisamment rompu à l’aventure entrepreneuriale. En quelques années, les mentalités ont évolué vers des comportements plus verts — une poignée d’épiceries zéro déchet et en vrac fleurissant principalement en centre-ville — le concept périurbain de Salomé et Pierre fait mouche. Aujourd’hui, les cofondateurs ont le sourire aux lèvres : ils viennent de lever 500 000 € en vue de dupliquer le modèle avec l’ouverture d’une douzaine de drive d’ici 2022 et ont réalisé une croissance de 250% pendant le confinement. « La crise ayant insuflé une prise de conscience ». Ils vivent désormais leur rêve à plein régime : une entreprise à leur image qui a de l’impact. « Il existe beaucoup de tabou autour de la rentabilité mais nous sommes convaincus que c’est par la rentabilité de l’entreprise qu’on peut consolider notre impact, encore trop limité. Le profit n’est pas le problème. Le problème, c’est ce qu’on en fait, d’où notre choix pour l’économie sociale et solidaire, explique le couple. Notre désir était de faciliter le processus d’achat pour les clients qui souhaitaient consommer différemment. Désormais, nous avons beaucoup de demandes de porteurs de projet en France et à l’autre bout du monde. L’objectif est de doubler notre impact au-delà de Beauzelle et Ramonville. Nantes, Lille, Lyon, Marseille seront certainement les prochaines villes, sachant qu’une ouverture correspond à cinq emplois créés ».

À l’origine, rien ne prédisposait ce duo qui s’est rencontré à San Francisco, à relever ce défi. Salomé,Varoise d’origine, perfectionnait ses pas de danse pour intégrer des compagnies comme celle d’Alvin Ailey, quand, à 17 ans, la vie en décide autrement.      Ses rêves brisés, elle décide d’intégrer Sciences Po à Aix pour élargir ses horizons. Lors de sa troisième année de cursus, elle s’envole pour un an à San Francisco, où elle réalise un stage au musée de la BD avec pour mission notamment de rechercher des fonds pour les expositions. Elle revient en France terminer ses études, des papillons dans le ventre. Pierre, son âme sœur, rentre un an plus tard. «Tous deux, nous avons retenu de notre expérience outre-Atlantique, cette ferveur pour la prise de risque, cet enthousiasme pour l’entrepreneuriat. Puis personnellement, je suis revenue de cette ville pionnière en termes de gestion des déchets, avec la ferme intention de changer mes habitudes dans la mesure du possible car à l’époque, c’était encore très compliqué. Cela m’a d’ailleurs valu des disputes avec mon entourage, se souvient la toute jeune maman. Je trouvais regrettable que les gens, pourtant sensibilisés à ces questions environnementales, ne puissent pas agir au quotidien par manque de moyens et de praticité ».

De son côté, Pierre, qui a grandi dans le Lauragais, né de parents ingénieur dans l’aérospatial et viticulteurs, a été initié très jeune au recyclage et à l’amour de la terre par ses grands-parents maternels. « C’était des réfugiés espagnols avec peu de moyens. Ils ne manquaient pas d’imagination pour donner une seconde vie aux objets. Mon grand-père, ouvrier agricole, possédait aussi un énorme potager. On mangeait toujours très bien », se rappelle-t-il. L’ancien scout de France, nourri à l’utilité sociale, à la débrouillardise, et à l’engagement, qui intègre des études d’ingénieur agricole à Purpan axées sur développement international rural par l’agriculture, rêve d’humanitaire avant de se raviser. « J’ai réalisé un stage de fin de cursus dans le bureau d’études CA 17 International qui mettait en application les projets de grands bailleurs de fonds internationaux tels que la Banque Mondiale. J’ai été envoyé au Mali pour faire une étude sur l’impact du développement international et j’y ai vu les effets pervers de l’aide internationale et le manque de lucidité des bailleurs sur le terrain. Je voulais être utile dans ma carrière mais le faire autrement, et tout jeune je ne me voyais pas en col blanc dans un bureau ». C’est un stage au Népal, où il met en place des recommandations agronomiques pour homogénéiser les lots de thé, au sein de la coopérative de thé bio et équitable, KTE, dans laquelle « les cofondateurs réinvestissaient l’ensemble des revenus dans le développement de la communauté, la construction de routes, d’une école, d’un hôpital, etc. » qui déclenche son envie de se lancer dans le commerce éthique. Diplômé en 2010, il décroche d’abord un emploi à San Francisco comme consultant au sein de Business France où il accompagne pendant deux ans une trentaine de producteurs français sur le marché nord-américain. « J’étais là pour créer le premier département       machinisme et matériel pour l’agroalimentaire. Aux États-Unis, on aborde le marché de manière différente selon la typologie de produit. J’ai retenu cette leçon et ma femme qui travaillait à côté !».

L’envie de partager une aventure professionnelle commune grandit au sein du couple, mais se forge au fil des années. De retour en France, Pierre devient caviste à Nice, puis se fait chasser par le groupe Steriflow, leader mondial des autoclaves pour l’industrie alimentaire où il devient responsable de la zone export. « Je m’occupais du continent américain de l’Alaska jusqu’à l’Équateur, de l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud. J’étais à la fois technico-commercial, puis conseiller. Ça été très formateur ».

De son côté, Salomé, qui suit une double spécialité à Science Po – service public et politique publique des personnes vulnérables – est recrutée pour prendre les rênes d’un Ehpad avant même de décrocher son sésame en 2013. « Je gérais un établissement de 50 salariés qui comptait 80 lits. Je me suis forgée sur le terrain, avec des problématiques de management, de gestion budgétaire, de responsabilité juridique, etc. en parallèle de ma dernière année d’étude. » Un double challenge pour de petites épaules de 23 ans. Deux ans après, l’un de ses enseignants, en parallèle directeur de l’association monégasque de soutien à la recherche sur la maladie d’Alzheimer, qui avait perçu « qu’elle avait fait le tour de sa mission », lui propose de coordonner et d’animer un réseau comprenant cinq pays du pourtour méditerranéen. « Quand je suis partie quatre ans plus tard, le réseau en comptait une vingtaine. L’objectif était de développer des partenariats avec des neurologues, spécialistes, infirmiers, chercheurs en sciences humaines, etc. afin d’échanger les bonnes pratiques entre les pays. J’ai également écrit un rapport de recherche à quatre mains avec le directeur de l’association concernant la prise en charge de la maladie en Méditerranée », détaille la jeune femme.

Malgré une mission qu’elle prend très à cœur et une situation de cadres aisés à Paris, vient le temps pour le couple de prendre des risques, toute- fois maîtrisés et accompagnés. L’histoire a prouvé que de « croire dur comme fer à une idée » et d’aller au bout d’un projet porte ses fruits. Aujourd’hui, Drive tout nu fait fureur et le bonheur du couple qui a adopté depuis longtemps le mode zéro déchet. « Nous sommes intarissables sur le sujet, mais le faire à 100% reste encore compliqué. On adopte de nombreux réflexes, comme se déplacer avec un sac en tissu et quelques contenants en verre sur le marché pour refuser les contenants plastiques, acheter de seconde main, recycler les objets, remplacer quelques essentiels de salle de bain avec du shampoing et du déodorant solides, etc. C’est plus simple aujourd’hui, car on se fournit chez Drive tout nu ! », sourit Salomé.

Au sein de l’entreprise, Pierre est le savoir-faire et Salomé, le faire-savoir, une recette équilibrée. « Pierre s’occupe du réseau de producteurs, de la qualité des produits, de l’organisation logistique et opérationnelle et moi de la recherche de financements, des partenariats, etc.» Aujourd’hui, l’enseigne collabore avec 150 producteurs dont 80% sont à moins de 100 km de Toulouse. L’autre challenge sera d’étoffer ce réseau au niveau national pour poursuivre une démarche de circuits cours, Drive tout nu proposant actuellement plus de 1500 références.

Il paraît loin le temps de la phase de test et des bocaux remplis par leurs mains dans la maison des parents. La voie d’un nouveau monde après Covid ?

Parcours

1986 Naissance de Pierre à Toulouse
1989 Naissance de Salomé à La Seyne-sur-Mer
2010 Pierre obtient son diplôme d’ingénieur agricole
2011 Le couple se rencontre à San Franscisco. Pierre a décroché son premier emploi chez Business France tandis que Salomé réalise un stage.
2012 Salomé obtient son diplôme de Sciences Politiques et un master 2 spécialisé en Politiques publiques et a intégré quelques mois auparavant JCM Santé, en tant que directrice d’un Ehpad à Marseille. Première tentative de Drive tout nu.
2014 Pierre intègre le groupe Steriflow
2017 Accompagnement par Ticket for Change et lancement de Drive tout nu
2020 Naissance de Joseph et levée de fonds de 500 000 € pour dupliquer le concept dans toute la France
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