Produits agricoles : l’enjeu du juste prix

Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation.

« La hausse en qualité ne peut se faire sur le dos de la rémunération de nos agriculteurs », estime le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Julien Denormandie, dans un entretien accordé à ResoHebdoEco*. Conscient que « tout le monde se renvoie la balle », il plaide pour une contractualisation tripartite (agriculteurs, industriels, distributeurs) et des prix non négociables une fois l’accord conclu en premier lieu avec l’agriculteur.

Chaque année, la fixation des prix fait l’objet de tensions entre distributeurs, fournisseurs et agriculteurs. La loi EGalim (2019) avait notamment pour but de pallier ce problème, sans grand succès. Le rapport Papin (fin mars 2021) préconise un calcul du prix des produits agricoles par rapport à leur coût de production. Que comptez-vous mettre en place ?

Deux choses tout d’abord : premièrement, il n’y a pas d’agriculture sans agriculteurs. Notre souveraineté agro-alimentaire en dépend. Deuxièmement, notre modèle agricole est fondé sur la qualité. La guerre des prix qui perdure est antinomique avec cet ADN. Pour ces deux raisons, la priorité donnée au juste prix payé à l’agriculteur est d’une importance majeure.

La loi EGalim a instauré la “marche en avant” du prix, c’est-à-dire établi à partir du coût de la production agricole. C’est absolument nécessaire, mais force est de constater que ce n’est pas suffisant. On assiste aujourd’hui à un jeu de dupes : la relation agroalimentaire est une relation à trois (agriculteurs, industriels, distributeurs) et tout le monde se renvoie la balle et la responsabilité. Il faut renforcer EGalim en allant vers la généralisation de ce qui existe et qui marche : la contractualisation tripartite, des prix non négociables une fois l’accord conclu en premier lieu avec l’agriculteur. Je soutiens la proposition de loi en ce sens du député Grégory Besson-Moreau qui sera présentée en juin à l’Assemblée nationale puis au Sénat. Elle prévoit également d’accroître la transparence du prix d’achat de la matière première agricole par l’industriel et de créer un comité de règlement des différends commerciaux. Sa mise en place pourrait intervenir à l’automne.

Il faut sortir de cette injonction d’aller vers toujours plus de qualité et la payer toujours moins chère. La hausse en qualité ne peut se faire sur le dos de la rémunération (déjà faible pour une profession qui travaille énormément) de nos agriculteurs.

La qualité justement, comment concilier son maintien et la relocalisation de certaines activités de production dans une logique de circuits courts, plébiscitée par les consommateurs pendant la pandémie ? Va-t-on vers d’une part des agriculteurs “industriels” et d’autre part des producteurs-vendeurs ?

Il faut arrêter d’opposer nos agricultures. Notre agriculture est incroyablement diverse du fait de la diversité même de nos territoires. C’est une richesse. Et même si nous avons plusieurs modèles en France, la taille moyenne de nos élevages reste bien inférieure à celle de la plupart de nos voisins européens ou ailleurs dans le monde. Par exemple, l’élevage porcin français regroupe en moyenne 190 truies en France, contre 10 000 aux États-Unis.

La France se caractérise par une agriculture de proximité, une ferme de territoires. Le point commun qui doit être notre unique boussole, c’est la qualité et elle n’est pas synonyme de taille. La crise de la Covid a remis en avant cette priorité. « Le premier médicament, c’est l’alimentation », disait Hippocrate.

Le projet de loi Climat et Résilience, voté le 4 mai, prévoit plusieurs mesures pour limiter l’impact de l’agriculture et de l’alimentation. Parallèlement, les agriculteurs veulent être des acteurs moteurs de la transition écologique. Comment conjuguer les enjeux ?

Il faut là encore arrêter d’opposer agriculture et environnement. Les agriculteurs vivent de l’environnement, chérissent le sol, subissent les effets de la météo comme le gel il y a quelques semaines… Ils sont les premiers à subir les effets du changement climatique et leur prise de conscience est totale. Les transitions agro-écologiques sont déjà là de manière forte dans notre pays. Si on veut continuer de les faire croître, il faut aussi qu’elles soient créatrices de valeur pour les agriculteurs. Plus les produits seront rémunérés comme tel, plus vite les transitions seront importantes. Il faut trouver le bon équilibre. Je le redis, je veux bouger fortement sur la qualité. La loi Climat, qui vient d’être adoptée à l’Assemblée nationale, renforce d’ailleurs significativement aussi cette obligation de qualité dans les produits servis dans la restauration collective. Actuellement, un fruit et légume sur deux est encore importé en France, et plus de 50 % de la viande servie en restauration collective l’est aussi. Demain, le projet de loi prévoit qu’au minimum 60 % des viandes et des produits de la pêche proposés devront être issus de labels de qualité.

L’artificialisation des terres agricoles est un problème dans nombre de régions françaises. La loi climat évoque cette question – on doit notamment prouver que tout nouveau projet empiétant sur les terres agricoles n’avait pas d’autres possibilités -. Quelles sont les autres alternatives ?

Aujourd’hui, cette artificialisation a deux impacts, agricole et environnemental contre lesquels il faut lutter. Notre gouvernement a d’ores et déjà limité la construction de grands centres commerciaux à la périphérie de nos communes, à la fois néfaste pour l’environnement, l’agriculture et l’âme de nos villes. Actuellement, les friches industrielles se développent sur notre territoire. Une enveloppe de 300 millions d’euros est prévue, dans le cadre du plan France Relance, pour leur redonner vie. Et ce, afin qu’elles puissent accueillir de nouveaux projets de construction plutôt que ceux-ci soient implantés sur des terres agricoles. La loi est de bon sens sur cette question.

Ce qui est rare devient cher… Comment pallier la question du coût des terres qui, dans certaines régions, est un véritable frein à l’installation ?

Aujourd’hui, il faut avoir en tête que 50 % des agriculteurs vont partir à la retraite dans les cinq à sept prochaines années. C’est un défi colossal. Or c’est un métier où l’on commence d’abord par s’endetter massivement pour s’installer.

Le 25 mai, le député Sempastous présentera une proposition de loi qui prévoit de mieux encadrer la cession des terres agricoles. Au-delà du droit, il y a un vrai sujet que l’on travaille avec la Banque des Territoires et la Safer (NDRL : Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) et dans lequel je crois beaucoup : le système de portage foncier.

La Safer et la Banque des Territoires conservent la propriété du terrain et l’agriculteur en a l’usufruit le temps d’avoir une assise financière et de pouvoir l’acheter au prix fixé dès le départ. C’est donc une puissance publique qui porte le foncier pendant dix, quinze ou vingt ans et qui a l’obligation de le vendre, le moment venu, à l’agriculteur qui le cultive. Les travaux sont en cours et j’ai bon espoir de pouvoir mettre ce dispositif en place rapidement à l’heure où les offices fonciers solidaires émergent un peu partout.

Aujourd’hui, on a un prix du foncier qui est plus bas que chez nos voisins européens. Nous devons veiller à préserver cet avantage compétitif trop peu valorisé. Spéculer sur le foncier serait une erreur. Et tout le monde doit prendre les responsabilités qui sont les siennes.

Le bio a le vent en poupe. De nouvelles mesures sont-elles prévues pour soutenir la filière ?

Le bio, c’est important.

Nous renforçons les moyens d’accompagnement et, à la fin du quinquennat, la surface agricole bio aura progressé de 50 % dans notre pays. Il est important de soutenir aussi l’agriculture à haute valeur environnementale (NDRL : qui garantit que les pratiques agricoles utilisées sur l’ensemble d’une exploitation préservent l’écosystème naturel et réduisent au minimum la pression sur l’environnement) pour lequel un crédit d’impôt a été créé en janvier 2021 dans le cadre du plan France Relance. Je crois beaucoup également à l’agriculture de conservation des sols. Trop peu le savent, mais les sols restent le premier endroit, avant même les arbres de nos forêts, où l’on capte le carbone sur terre. Ce sont toutes ces agricultures que je veux développer et soutenir sans jamais les opposer.

La réforme de la Politique agricole commune (PAC) doit entrer en vigueur le 1er janvier 2023. On parle d’un redéploiement d’une partie des subventions européennes pour les producteurs de protéines végétales au détriment des éleveurs. Comment comptez-vous concilier les intérêts divergents des uns et des autres ?

Aujourd’hui, nous sommes toujours dans les phases de consultation et de concertation. Aucune option n’est arrêtée quant à la répartition de l’enveloppe de 9,5 milliards d’euros validée pour la France par l’Union Européenne.

Une enveloppe dont nous avons réussi à maintenir le montant. Ce n’était pas gagné d’avance, mais c’était un enjeu majeur. Le président de la République s’est battu pour. Et nous avons obtenu cette préservation.

À ce jour, nous travaillons donc bien à la répartition des budgets et c’est toute la difficulté de l’exercice. Toutes les filières font remonter leurs demandes et mon rôle est de trouver le bon équilibre. Je souhaite une PAC de producteurs, qui permette à la France d’être une vraie puissance agricole. Il n’y a pas de pays fort sans agriculture forte, c’est une conviction que j’ai chevillée au corps. Une PAC de qualité, tournée vers les filières, une PAC des territoires qui prenne en compte leurs spécificités et une PAC qui accompagne les transitions, notamment agro-écologiques.

Propos recueillis par Hélène Vermare, Eco Savoie Mont Blanc, pour RésoHebdoEco

*ResoHebdoEco est une association qui regroupe 27 titres régionaux de presse économique en France. www.reso-hebdo-eco.com.

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