Kamel SécraouiLibre d’esprit

(Photo : Arthur Perset)

Adepte de la positive attitude, l’artiste et designer toulousain imprime peu à peu sa marque dans le paysage urbain.

C’est presque une croisade que mène Kamel Sécraoui avec Naelou. « Mettre des pointes d’amour un peu partout dans la ville et que ça donne le sourire aux gens », voilà ce qui motive l’artiste designer toulousain. Ses bancs gravés de mots d’enfants ou de billets doux, ses « parenthèses poétiques » qu’il aimerait voir fleurir dans l’espace public, poussent lentement mais sûrement dans le paysage. Une dizaine a déjà été installée dans l’Hexagone et « chaque inauguration est un moment fort », pour lui certes mais aussi et surtout pour les auteurs des dédicaces ciselées dans le métal. Pourtant face aux gros opérateurs du mobilier urbain et à la frilosité des maires, difficile parfois de convaincre. Mais « ne rien lâcher », semble être le mantra de Kamel Sécraoui qui, depuis les radars routiers pixelisés aux sorties de métro chamarrées en passant par les poubelles et autres bancs colorisés jusqu’à la signalétique de grands sites du patrimoine a conquis, en 13 ans, une jolie renommée.

Mais avant d’exposer à New York et Venise, ce « créatif » à la tête de KLD Design, une agence qu’il a fondée aux Minimes en 2006, qui conçoit des objets, de la décoration, du mobilier urbain et des scénographies, a grandi au Mirail, rue de Bruxelles, dans un appartement « avec vue sur la rocade », et fréquenté l’école Buffon route de Seysses. Un parcours scolaire « chaotique », reconnaît-il. Alors qu’il aime « le dessin, la calligraphie, la typo », sa conseillère d’orientation lui suggère de faire un CAP en métallerie. C’est là qu’il découvre, presque par accident, la formation de peintre en lettres. « Les élèves avaient pour devoir de faire des pochettes de CD, des dessins, etc., des travaux que je trouvais hyperintéressants ! », s’amuse-t-il. Il embraie sur un second CAP et intègre l’agence de communication A vos marques, groupe A la Une, fondé par Didier Lacroix. Il y restera salarié pendant 12 ans. Jusqu’au moment où il propose à la direction de diversifier l’activité dans la décoration, mais « nous ne nous sommes pas entendus. Du coup, j’ai créé ma boîte. L’idée était de faire de la décoration avec des matières qu’on utilise habituellement dans la publicité. » À l’époque, le créatif s’amuse avec des chutes d’adhésifs à décorer la ville, la nuit, sans autorisation, et pare de couleurs un banc, une poubelle, un camion benne, « les oubliés de la ville »

Envie de faire parler de soi ? « Pas du tout, puisque je ne signais pas », se défend-il. Le premier objet à « faire le buzz », c’est le radar des Ponts-Jumeaux décoré d’adhésifs multicolores. « J’avais juste apposé dessus un papier pour indiquer que je soutenais la candidature de Toulouse comme capitale européenne de la Culture ». Sous le nom de Chat maigre, l’artiste, encore clandestin, s’applique à mettre de la couleur dans la ville. « L’idée c’était vraiment de redonner le sourire aux gens », explique Kamel Sécraoui.

Les débuts de KLD Design sont difficiles. Il vit « d’amour et d’eau fraîche, le temps de pouvoir se payer un salaire, mais c’était un risque à prendre », reconnaît-il ! Les premiers clients arrivent… Il décore des cabanes de chantier transformées en sanitaires et louées lors de manifestations sportives ou d’événements comme Rio Loco ou la Coupe du monde de rugby. Objectif à l’époque : se démarquer, « ne pas être enfermé dans une case ».

Au fil du temps, KLD Design trouve son marché et délaisse le particulier pour ne plus travailler que pour les professionnels et les collectivités. Palissades à Gaillac, bâche monumentale à Pau, du mobilier urbain pour la mairie de Pont-de-Claix, le poste de secours de la plage de Gruissan, les ascenseurs du métro pour Tisséo, des scénographies pour des remises de trophées… Par petites touches de couleur, le créatif imprime peu à peu sa marque dans le paysage urbain. Mais difficile de franchir certaines portes. Le designer a presque renoncé à répondre aux appels d’offres, trop souvent déçu. « On sait généralement qui va l’avoir », assure-t-il au point qu’il aimerait lancer, via un site internet, un genre de tiercé pour parier sur le futur vainqueur…

Pourtant le travail paie. La renommée de KLD Design franchit peu à peu les frontières. Kamel Sécraoui expose à trois reprises au Bosquet des Innovations du Salon « Jardins Jardin » aux Tuileries à Paris. Retenu par la Biennale internationale du design de Saint- Étienne en 2017, il reçoit le prix « Coup de cœur » du public. La même année, il est sélectionné pour exposer à Wanted Design, à Manhattan – « moi qui suivais cette expo depuis longtemps, participer au Wanted Design, c’était juste énorme ! », plaisante-t-il. Ce qui lui a valu de faire la connaissance des Billards Chevillote et de créer pour eux un modèle inspiré par Eiffel.

L’an dernier c’est à l’exposition « Venice Design », lors de la Biennale d’architecture de Venise, qu’il montre ses créations. Et en janvier dernier, le voilà qui figure dans la sélection du FD100 by VIA, une liste des 100 designers
« qui font rayonner le French Design à l’international »

De quoi flatter son ego ? « Ce n’est pas une fin en soi, mais cela fait plaisir, reconnaît-il. L’idée d’être connu ne m’intéresse pas. En revanche que le travail soit reconnu, ça, c’est valorisant. » D’ailleurs, sa plus belle reconnaissance lui est parvenue de ses anciennes institutrices de l’école Buffon. Elles lui ont adressé un petit mot – qu’il pense bien encadré – pour le féliciter d’avoir exposé à Venise… « Ça n’a pas de prix ! », assure-t-il.

Autre fierté pour lui, figurer dans l’ouvrage que les éditions Privat ont consacré à l’art de vivre dans la Ville rose. Un comble, car s’il a été sélectionné pour la création de la signalétique de l’hôtel Hilton du futur parc des expositions de Toulouse, le créatif déplore de ne pas travailler autant qu’il le voudrait dans sa ville, « alors que notre mobilier urbain est 100 % toulousain… Mais notre agence n’a que 13 ans, il faut laisser le temps au temps », s’amuse-t-il.

Celui qui a remporté il y a deux ans l’appel d’offres pour la création de la nouvelle signalétique de la Cité de Carcassonne, vient d’être récompensé pour l’une de ses dernières créations. Sa balancelle, qu’il a prénommée Gisèle, a gagné le trophée de la biodiversité de la région Occitanie. Elle devrait prendre le chemin de Saint-Étienne et de sa biennale, avant peut- être de voyager comme sa chaise Étoile un peu partout dans le monde. En attendant, après Naelou et ses mots d’amour, il planche sur le design d’un nouveau banc public lui aussi très coloré. L’artiste, qui a pour motto « croire en la couleur », réfléchit au lancement d’un label pour récompenser les villes les plus créatives en matière de design. Une association a vu le jour parrainée par Jack Lang. Mais par manque de temps, il l’a mise en sommeil. « J’aimerais la relancer, avoue-t-il, parce que certaines villes se bougent vraiment. » Un projet lourd qui demande du temps et qui, pour être pérennisé, nécessite l’arrivée de partenaires. Avis aux mécènes !

Parcours

1976 Naissance à Toulouse.
2006 Création de l'agence KLD Design.
2017 Est sélectionné pour exposer à la BIennale internationale du design de Saint-Etienne. Il montre également ses créations à la septième édition de la Wanted Design de Manhattan.
2018 Participe à la 16e édition de la Biennale internationale d'architecture de Venise.
2019 Figurer dans la liste FD 100 des 100 designers français sélectionnés par le VIA pour représenter le French Design à l'international.
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