Éric PoliLe social réinventé

Quand il est arrivé à la direction de l’OPH du Jura, Éric Poli a reçu le surnom du « Tsunami » tant il a bousculé les codes de l’univers de l’Habitat social. Ce amateur d’Étienne Daho, de Thomas Dutronc, fervant défenseur de l’équpe de Basket la JDA de Dijon est avant tout un homme de défi et de cœur qui sait que pour avancer, il ne faut pas rester assis sur ses acquis.

Après avoir occupé plusieurs postes dans les ressources humaines au sein d’entreprises des médias ou de l’industrie, notre homme découvre le monde de l’habitat social. Devenu directeur général de l’OPH du Jura en 2013, il imprime à ce secteur une mutation qui réconsilie les termes d’économie et de social.

Depuis 2013, Éric Poli est directeur général de l’Office public de l’habitat (OPH) du Jura, qui cette année vient d’intégrer l’OPH de Saint-Claude pour devenir la coopérative immobilière « La maison pourtous », dont le siège social est basé à Lons-le-Saunier, dans le Jura. Cet univers de l’habitat social, il le connait bien : il fut le creuset de son enfance. Ces parents d’origine corse posent leurs valises de souffrances, rapiécées de frêles espoirs, dans le quartier des Buers à Villeurbanne, par nécessité. Le père est ouvrier métallurgiste, la mère employée dans une manufacture de chaussures. Dans ce décor de béton et de tours, le jeune Éric va construire son identité, mélange de valeurs fortes et d’envie d’en découdre, de batailler avec le destin. Du terreau bitumeux, de ces quartiers dit “politique de la ville”, qui ne font que peu de quartier des rêves d’avenir…royaume des clichés et autres idées reçues…reçues en pleine tronche et qui font mal, qui contraignent, qui freinent… notre homme va développer une résilience, une force, une conviction à même de faire mentir le mythe de Sisyphe, de briser le cycle de la reproduction sociale, qui conduit à la transmission des positions sociales, des façons d’agir ou de penser, d’une génération à une autre. Pour s’extraire du moule, Éric Poli entreprend alors des études en droit et management. En 1986, il sort diplômé d’une maîtrise de droit social et Ressources humaines (RH) et pousse, un an plus tard, la porte de son premier employeur : Spir communication à Aix-en-Provence. Au poste d’adjoint au directeur des ressources humaines de ce groupe multi-sites de presse gratuite, radios locales et distribution d’imprimés publicitaires, d’un effectif de 600 personnes, il découvre les notions de culture d’entreprise, d’objectifs. Quatre années passent et les forces centripètes d’un destin facécieux enclenchent la petite mécanique d’une attractivité qui finira, pas à pas, par le ramener à ses origines de béton et de métal. Attiré par l’industrie, sans doute par quelque mimétisme parternel, Éric Poli intègre en 1991
le groupe industriel de transformation des matières plastiques parthermoformage Injelec à Vaulx-en-Velin. Réalisant un pas de côté par rapport au chemin professionnel de son père, c’est, une fois encore, dans le domaine des RH qu’il rejoint les équipes de la société. « Cette expérience industrielle fut pour moi marquante à plus d’un titre. J’ai beaucoup appris sur les impératifs de respect des délais, de maîtrise des coûts, de la qualité, sur la notion d’urgence… J’ai eu pour mission de créer un service RH et d’en prendre la direction. Je préfère d’ailleurs, le terme de responsable à celui de directeur, tant ce dernier, purement hérarchique, ne dit rien de l’implication, des obligations et des devoirs, précise cet amoureux des mots, grand fan de Fabrice Lucchini qu’il surnomme le logisticien des lettres. C’est là aussi que, contraint à mettre en place et à suivre un plan social jusqu’à la fermeture des sites, j’ai pris conscience de ce qu’impliquait au niveau social la disparition d’une entreprise, du lien viscéral qui se nouait entre les ouvriers et leur entreprise entre les salariés et leurs machines… Les ruptures que cela déclenche au niveau personnel, familial… ».

SE RÉINVENTER ET CHERCHER L’ATYPIQUE

Forcé de reprendre la route de la recherche d’emploi, Éric Poli s’imagine volontiers poursuivre dans l’industrie, mais c’est un nouveau défi qui va s’ouvrir à lui.«L’Office public d’aménagement et de construction (OPAC) de l’Aube cherchait un directeur des ressources humaines et du service juridique… Alors,même si la bascule de l’industrie à l’habitat social n’avait rien d’instinctif, l’envie de se réinventer, de se challenger ayant toujours été prégnante en moi, je me suis dit : fonce ! Sur place, j’ai transposé mon expérience de l’industrie au monde de l’habitat social. On m’a d’abord pris pour un extraterrestre tant les termes économie, résultats, et social avaient du mal à cohabiter dans une même phrase. Mais j’avais la confiance des dirigeants et j’ai ainsi pu prouver que l’on pouvait créer de la performance économique au service de l’utilité sociale, donnant ainsi naissance à une entreprise du troisième type qui allie service, satisfaction client, démarche qualité et productivité. En dix ans, j’ai occupé tous les postes stratégiques de direction (qualité, juridique, patrimoine, clientèle) jusqu’à devenir directeur général adjoint en2007 ». En 2013, un cabinet de recrutement le contacte : ils ont besoin de quelqu’un pour réussir la fusion de plusieurs bailleurs sociaux dans le Jura. Son profil atypique et multicarte intéresse. «Cela voulait dire pour moi un quatrième projet professionnel. Un projet où tout était à construire, à inventer… Mais aussi un nouveau changement de région… ». Vous l’aurez deviné, au vu des quelques traits que nous avons déjà esquisés du portrait de cet homme animé par l’aventure, la curiosité et l’adrénaline : Éric Poli s’est une fois encore investi pleinement dans ce nouveau pari. « Je préfère le risque au côté mortel de la routine », s’amuse-t-il. En un an et demi, notre homme va réussir à réunir sous une même entité la plupart des OPH du département. En 2015, il porte ainsi la fusion avec l’OPH de Champagnole (qui ne pouvait plus faire face à l’entretien de son millier de logements) et le FoyerJurassien. Puis, plus récemment la situation financière plus que critique de l’OPH de Saint-Claude, impose un nouveau rapprochement (également renforcé par l’arrivée de la loi elan qui impose aux organismes HLM un seuil de gestion minimum de 12.000 logements). Un seuil que l’OPH du Jura, avec ses 10.500 logements ne peut pas atteindre seul. « Avec une perte financière importante due à de nombreux impayés et une vacance d’environ 500 à 600 logements sur un parc de 1.800 logements, l’établissement était au bord de la faillite, précise Éric Poli. Une dégradation de la situation qui trouve notamment ses origines dans un secteur géographique en souffrance depuis plusieurs années avec la disparition progressive de pans entiers de son industrie, induisant de fait une perte d’attractivité du patrimoine immobilier ». Restait à définir le modus operandi de ce mariage. « Le choix d’une fusion simple risquait de mettre en difficulté la bonne santé de l’OPH du Jura »,défend son directeur, qui rappelle qu’à fin juillet 2020 sa structure affichait une capacité d’autofinancement de 11,2%, avec un taux d’occupation supérieur à 96 % (18.000 personnes logées) et un volume d’impayés inférieur à 4 %. Pour pouvoir à la fois conserver une autonomie décisionnelle locale tout en s’ouvrant de manière maîtrisée aux capitaux privés le choix audacieux de la forme coopérative est acté. « C’est ainsi que notre filiale “La Maison pour tous”, coopérative d’intérêt collectif HLM, relancée il y a deux ans est devenue la structure d’accueil des OPH du Jura et de Saint-Claude, raconte Éric Poli. Ce montage a reçu la confiance du gouvernement avec qui nous avons mis en place une convention de remembrement assortie d’une aide de 6,5 millions d’euros. De même, nous avons obtenu un apport de capitaux privés, volontairement limité, d’un million d’euros de la part du groupe Arcade VYV qui est l’un des leaders mutualistes du pays. Au-delà de l’aspect financier, c’est également une aide précieuse en compétences et en accompagnement que ce dernier doit nous offrir ». Cette ouverture au privé du modèle HLM fait grincer des dents. « Les choses ne se sont pas faites sans difficultés. Il y a eu beaucoup de critiques… J’ai résisté, su prendre les plus constructives, faisant fi de celle qui tiennent de la posture… La Maison pour tous, garde en tout point le même objet social que les deux OPH qu’elle absorbe. Il n’y a aucun intérêt capitalistique et spéculatif et le pilier démocratique “un homme, une voix” est garanti : locataires, copropriétaires, salariés demeurent sur le même pied d’égalité. De même la solidarité, la proximité, la transparence et la bienveillance restent les valeurs d’une entité ancrée dans son territoire et œuvrant à son dynamisme économique », rassure Éric Poli, qui parle également de « nécessité de se réinventer, d’apporter des réponses innovantes sans rien lâcher à notre indépendance et à notre gouvernance territoriale. Je ne suis pas un “sachant”, j’ai besoin continuellement de creuser, de poser des questions, de toujours remettre en cause les acquis. Toute solution est une denrée périssable… On ne peut pas construire de feuille de route durable sans prendre le temps de la réflexion, de la concertation, du travail en équipe…J’aime à parler de la puissance du ralenti face au “mail au drame” de la réponse immédiate, celle que l’on exige par retour de mail ». Éric Poli a la culture cette culture de l’amélioration, mais du mieux utile, qui fait sens. Avec ses équipes, « sans qui aucune réussite n’est possible » il ne cesse d’inventer, de sortir du cadre : « Nous avons été les premiers à mettre en place une antenne mobile de nos agences sous la forme d’un camping-car qui va à la rencontre de nos usagers : une idée de notre directrice de la communication qui a très vite été copiée par d’autres organismes, provant ainsi toute sa pertinence. De plus nous avons à cœur d’offrir toujours plus de qualité de service, de logements dignes, tout en cherchant à gagner en autonomie financière, à sortir de la mécanique qui veut que l’on attende les aides de l’État pour faire. Nous avons ainsi créé notre propre service de la gestion des risques au lieu de le confier à une entité extérieure, monté une brigade canine, formé une personne au pilotage de drones pour réaliser le diagnostique de notre bâti (état des toitures, des cheminées…). Grâce à ce dispositif nous sommes aujourd’hui sollicités par des entreprises ou des collectivités pour faire des films. C’est une source de revenu que peu d’OPH peuvent se targuer d’avoir ».

Parcours

1962 Naissance, le 27 octobre à Villeurbanne, dans le Rhône
1991 Devient directeur des ressources humaines d’Injelec à Vaulx en Velin, groupe industriel de transformation des matières plastiques par thermoformage.
2004-2013 Devient directeur des ressources humaines et du service juridique, puis directeur clientèle et partrimoine et enfin directeur général adjoint de l’OPAC de l’Aube, organisme de logement social et d’accession à la propriété basé à Troyes.
2013 Devient directeur général de l’OPH du Jura, aujourd’hui coopérative immobilière La Maison Pour Tous à Lons-le-Saunier.
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