Le second œuvre se tourne vers le “durable”

La machine créée par Alain Hatat lave le materiel en 15 secondes grâce à un système très spécifique.


Si la neutralité carbone à horizon 2050 est le principal objectif environnemental de ces prochaines années, la pollution des sols et le rejet de matières toxiques est un sujet tout aussi prégnant. Focus sur deux entreprises du secteur de la peinture qui ont placé le développement durable et l’utilisation de matières végétales au cœur de leur activité.

C’est à Dormans (Marne) que s’est établi Thierry Hatat en 2006 pour y créer son entreprise Enviro Plus, spécialisée dans la substitution de solvants pétroliers en milieu industriel et dans le nettoyage 100% durable des outils du second œuvre. Le Fondement numéro un de l’approche d’Enviro Plus est « le zéro effluent liquide, couplé à la préservation de la ressource », indique Thierry Hatat. « L’objectif premier a été de remplacer les produits impactants par des produits non-impactants », poursuit celui pour qui la clé est de ne plus proposer de solutions provoquant des composés organiques volatiles (COV ). En 2008, Thierry Hatat se rapproche ainsi du pôle IAR, spécialisé dans la bioéconomie et la recherche concernant la production et la valorisation de la ressource biologique. « Nous avons réussi à travailler avec ARD, expert en biotechnologies industrielles, pour développer un agro-solvant nouvelle génération, issu majoritairement de co-produit végétal. » Comprendre : la graine n’est pas utilisée, seulement « le déchet » (écorce, tige, etc). « L’agriculture est faite pour nourrir les hommes, pas les machines. La notion de co-produit est essentielle », insiste Thierry Hatat. En 2009, Enviro Plus développe ce qui est aujourd’hui son cœur d’activité, la solution de nettoyage des outils de peintre avec l’agro-solvant, intégré dans une station de nettoyage. Comme il aime à le répéter, Thierry Hatat, utilise l’existant : des palettes en plastiques adaptées, des grilles d’aération, des tubes en acier… L’atelier où sont assemblées ces machines est réparti en différents espaces de travail et de montage. Concrètement, la machine permet de laver et essorer les rouleaux de peintures sans consommer d’eau et donc sans polluer. Car les implications du lavage d’un rouleau de peinture prennent une toute autre dimension qu’un simple rinçage à l’eau claire dans l’évier quand on envisage l’ensemble du circuit de l’eau usagée. « Pour laver des pinceaux dans le bâtiment, on estime que l’on consomme de 30 à 50 litres d’eau, dans laquelle on va retrouver des micro-polluants. »

En 2014, l’Agence de l’eau Rhin Meuse émet une étude en collaboration avec la Chambre des Métiers, qui indique qu’au sein de 10 prélèvements d’eaux de lavage des outils de peinture, 40 substances ont été quantifiées, dont 22 avec des concentrations supérieures aux normes de qualité environnementales (NQE) et 10 quantifiées à des concentrations supérieurs aux valeurs limites d’émissions (VLE) imposées. 13 types de métaux dont du cadium, du plomb, du nickel, du chrome ou encore de l’aluminium ou du titane ont été retrouvés.

Quant à l’agence de l’eau Adour-Garonne, « elle est incapable de garantir la potabilité de l’eau à 2050 », livre Thierry Hatat. Et quand on sait que les boues de station d’épuration sont ensuite épandues dans les champs, cela permet de remettre les choses en perspectives… « Aujourd’hui, concernant les nappes phréatiques, il y a un phénomène d’imperméabilisation des sols, provoquant régulièrement inondations et crues. C’est pourquoi, les sols ont besoin d’être assainis et d’avoir de l’infiltration, rendue impossible par tous les effluents rejetés. »

SOLUTION EN AMONT

« L’intérêt de notre solution est d’être une solution amont. On préserve les ressources et grâce à la mécanisation du nettoyage, on gagne du temps et on prolonge la vie des outils », observe celui dont la gamme complète est destinée non seulement aux entreprises spécialisées dans l’application mais aux structures formant dans les bonnes pratiques. « Les apprentis d’aujourd’hui sont les professionnels de demain et le but est d’avoir une approche bas carbone, tournée vers l’économie circulaire et la préservation des ressources. »

OUVERTURE À L’INTERNATIONAL

Depuis 2020, Enviro Plus élargit le champ d’application de ses produits vers les métiers du second œuvre (façadiers, carreleurs, plâtriers, plaquistes), notamment ceux travaillant sur des chantiers de réhabilitation. « Aujourd’hui, ce sont les contractants généraux comme Bouygues, Vinci ou Eiffage qui mettent nos machines à disposition des sous-traitants dans le cadre de l’exécution des chantiers », explique Thierry Hatat. « Nous avons aussi des solutions pour l’artisan qui veut avoir la machine en entreprise. On développe alors des contenants spécifiques pour transporter le matériel du chantier à l’atelier. » Enviro Plus opère ainsi dans toute la France et se développe à l’étranger, notamment au Canada. « Au niveau environnemental, ils ont de fortes ambitions, à l’américaine, il faut que ça aille vite. » En France, « nos machines sont accompagnées sur certains territoires par les Agences de l’eau, qui prennent en charge jusqu’à 60% de l’investissement », détaille le directeur d’Enviro Plus.

Luma : des peintures végétales à base d’huiles

Les recettes de peinture sont entièrement réalisées par Éric Martin.

Issu d’une famille d’applicateurs peintres – son père et son grand-père étaient dans le métier- c’est tout naturellement qu’Éric Martin s’est dirigé dans cette voie. Après plusieurs années passées lui aussi comme applicateur mais aussi comme commercial, il a décidé en 2007, de se diriger vers « la chimie verte » en créant à Reims, son entreprise de peintures végétales : Technic Production. Cette volonté lui est venue après avoir constaté que ce métier qu’il aime tant avait aussi eu comme conséquence de développer des problèmes de santé dûs à l’inhalation de particules chimiques nocives. « Élaborer une recette de peinture demande du temps », indique Éric Martin qui préfère la métaphore culinaire à l’utilisation du mot « formule ». Et pour cause, ses produits sont composés à plus de 95% d’huiles végétales : colza, cameline, soja, coton.

DES NOUVEAUTÉS EN 2021

Privilégiant lui aussi l’économie circulaire, Éric Martin s’approvisionne en huiles à la ferme de l’Alsontaine, à Juniville, dans les Ardennes. Avec une gamme de 8 produits et 22 000 teintes possibles, Technic Production est une entreprise artisanale. « Nous sommes 3 salariés, dont un VRP. Je m’occupe de la fabrication et ma fille de la partie administrative et la communication. »

Aujourd’hui, les peintures végétales sont encore peu utilisées. « Trouver la bonne recette n’est pas une mince affaire. Certaines enseignes en ont développé, puis finalement ont arrêté. » Éric Martin, a lui, mis trois ans pour trouver sa formule, avec une application et un rendu optimum. « Il faut certes que la peinture accroche mais il faut aussi qu’elle tienne dans le temps. Les matières utilisées sont renouvelables et tout se joue dans le liant. On a un produit propre et qui ne dégage pas d’odeur. »

Et à ceux qui penserait qu’une telle peinture est beau- coup plus chère qu’une peinture acrylique, elle n’est en réalité « pas plus coûteuse qu’une peinture haut-de-gamme ».

Si l’année 2020 a comme beaucoup d’entreprises été compliquée, 2021 démarre avec le lancement d’une nouveauté : « Une peinture mat et velours, lessivable, avec zéro titane, prête à l’emploi. Le titane sera interdit les prochaines années, incriminé comme matière cancérigène. On devance l’avenir », se réjouit Éric Martin. L’avenir se conjugue paradoxalement parfois au passé, car un des nouveaux produits que lancera Technic Production sera à base de chaux, « une matière avec un pouvoir imperméable et isolant mais qui n’étouffe pas les surfaces ». Là encore, la proximité sera de mise, grâce à une collaboration avec Le Moulin à couleurs, une fabrique ardennaise de colorants naturels.

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