La course à l’énergie fatale

Jean-Emmanuel Faure a créé Water Horizon en 2017.

La pépite toulousaine Water Horizon, qui développe une batterie thermique mobile en vue de récupérer la chaleur fatale des industries et la redistribuer, envisage de réaliser une levée de fonds afin de financer un démonstrateur à plus grande échelle.

À l’inverse des start-up qui se mettent facilement au-devant de la scène, Water Horizon fait partie des jeunes pousses qui se frayent doucement un chemin. Difficile cependant de rester discrète puisqu’elle a remporté le troisième prix de l’édition du concours EDF Pulse 2020. La pépite toulousaine, créée en 2017, développe une technologie disruptive qui permet de récupérer la chaleur industrielle perdue, dite chaleur fatale, de la stocker et de la redistribuer sous forme d’énergie propre, via une batterie thermique mobile. « L’objectif est de valoriser la chaleur fatale, c’est-à-dire la chaleur qui est perdue dans un procédé industriel, par exemple, une usine agroalimentaire qui rejette des gaz brûlés. Cette chaleur est formée à partir d’une réaction chimique, elle est ainsi stockée sans déperdition, et ce, pendant plusieurs années », explique Jean-Emmanuel Faure, le fondateur de Water Horizon. À l’échelle européenne, la chaleur fatale industrielle équivaut environ à 100 réacteurs nucléaires. Les industriels de plus en plus montrés du doigt comme de gros pollueurs, trouvent là le moyen de “verdir leurs procédés”. « Les industriels manquent de solutions comme la nôtre pour valoriser cette chaleur. Aujourd’hui, plusieurs dizaines d’industriels nous ont contactés », souligne le dirigeant.

PRODUIRE DU CHAUD ET DU FROID

Concrètement, la batterie est installée sur les réseaux de distribution industriels entre 100 et 200° C puis transportée par camion dans un rayon d’une dizaine de kilomètres maximum en vue de redistribuer l’énergie sur un autre site industriel. « Le fait que la chaleur soit récupérée, transportée et redistribuée est notre valeur ajoutée ». Autre atout : la batterie peut fournir du chaud comme du froid. « Nous nous appuyons sur une technologie dite d’absorption qui permet de produire du froid à partir du chaud sans passer, par exemple, par l’électricité. Cela nous permet ainsi de viser des consommateurs qui ont des besoins 365 jours par an, de valoriser plus de chaleur, et de délivrer de l’énergie toute l’année. » Ainsi, la start-up espère séduire des gros consommateurs de froid tels que des sites agroalimentaires et tertiaires, des centres commerciaux, des data centers, etc., car ajoute-t-il « le froid coûte plus cher, or, le froid renouvelable sous cette forme n’existe quasiment pas. »

Autre argument avancé par la pépite : la chaleur récupérée oscille entre 100 et 200° C, ce qui constitue jusqu’à présent « un trou dans la raquette. Au-dessus de 200° C, il existe des procédés reconnus comme de l’électricité fabriquée à partir de turbines ORC. Et la seule solution pour valoriser la chaleur entre 100° C et 200° C est le réseau de chaleur urbain. »

À l’origine, le fondateur diplômé d’un master en ingénierie, mécaniques des fluides de l’Enseeiht, a été l’un des premiers étudiants entrepreneurs. Il a développé une technologie appliquée à la désalinisation de l’eau de mer. « Fraîchement diplômé, je me suis lancé dans l’aventure grâce à l’accompagnement de l’incubateur Nubbo. Mon idée étant trop compliquée à mettre en œuvre, nous avons réfléchi à un autre projet. J’ai alors modifié ma technologie pour m’orienter vers la chaleur perdue avant de frapper à la porte de Dalkia, une filiale d’EDF, spécialisée dans les énergies renouvelables » souligne-t-il.

À l’issue de cinq ans de R&D, la start-up, qui est ainsi accompagnée par Dalkia depuis sa création, prévoit cette année une deuxième levée de fonds de plusieurs millions d’euros afin de financer un démonstrateur à l’échelle du mégawatt. « Dalkia nous a soutenu dans le développement de notre technologie en finançant une partie du prototype et en nous permettant d’accéder à un laboratoire du groupe EDF pour mener des tests. Nous avons pour ambition de rendre l’unité industrielle opérationnelle en fin d’année et ainsi vendre les premières unités en 2022. Chaque projet coûtera entre 1 et 3 M€ pour l’installation et l’exploitation », détaille-t-il. L’entreprise lorgne-t-elle au-delà des frontières hexagonales ? « Oui, c’est prévu rapidement puisque c’est parfois difficile en France de produire de l’énergie renouvelable étant donné qu’il s’agit d’un pays où il ne fait ni trop chaud ni trop froid. Cela signifie que la consommation destinée aux usages classiques est faible donc notre amortissement aussi. » Se développer à l’étranger notamment dans les pays européens fortement industrialisés tels que l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, mais aussi le Moyen-Orient, l’Australie, la Chine et les États-Unis fait ainsi partie de sa feuille route.

Water Horizon envisage de commercialiser deux projets en 2022 à savoir quatre batteries (une batterie qui récupère et une autre qui distribue) et de monter en cadence de production petit à petit. Ce qui signifie aussi pour la start-up basée à Montaudran de déménager dans des locaux plus grands afin de lancer sa phase d’industrialisation, mais assure le dirigeant, « En Occitanie. L’objectif est de créer de l’emploi local et de sous-traiter également au niveau régional. Au vu des effets de la crise sanitaire qui ont fortement touché les industriels notamment dans le secteur aéronautique, il y a des disponibilités sur les chaînes de production. »

Forte, pour l’heure, de sept collaborateurs, la start-up espère doubler son effectif d’ici l’hiver prochain.

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