Stéphanie LavigneFemme d’engagement

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Elle est la première femme à diriger l’école de management toulousaine, 116 ans après sa création…

Stéphanie Lavigne est depuis quelques semaines une des rares femmes en France à diriger une école de management. En septembre, la jeune femme a en effet été nommée directrice générale de TBS à l’unanimité du conseil d’administration de l’établissement d’enseignement supérieur consulaire (EESC) toulousain – une première aussi pour l’école fondée par la CCI en 1903. Stéphanie Lavigne a donc pris le 1er octobre la succession de François Bonvalet arrivé à ce poste il y a cinq ans, en provenance de Reims avec pour mission de hisser l’institution toulousaine dans le haut du classe- ment et de renforcer sa visibilité à l’international. Son successeur s’inscrit dans la même ligne avec toutefois sur son agenda une échéance majeure : l’installation de TBS dans un tout nouveau campus à l’horizon 2024.

Pas de quoi cependant effrayer cette petite-fille de réfugiés politiques espagnols dont elle a hérité à tout le moins la combativité. C’est d’ailleurs à l’ombre de figures tutélaires – des grands-parents maternels qui ont fui le franquisme et un père « extraordinaire, issu d’une famille de 12 frères et sœurs » qu’elle a grandi. Ce qui explique que « dans la famille nous sommes très collectifs, dans le soutien. Ce sont vraiment des choses qui me caractérisent, comme la figure des hommes de ma famille, celles de mon père et mon grand-père, hommes d’engagement : mon grand-père avec les idées de l’anarchie espagnole, et mon père très militant dans les syndicats, les associations… Les valeurs de l’implication et de l’engagement nous ont façonnés », explique-t-elle.

Au panthéon personnel de cette Toulousaine pur jus figurent deux autres fortes personnalités : Bernard Maris et François Morin qui ont largement influencé son destin d’enseignant-chercheur. « Je les ai côtoyés au plus près puisque j’ai fait toute ma scolarité à l’université à leurs côtés. Bernard Maris était mon directeur de mémoire de maîtrise et François Morin, mon directeur de thèse en sciences économiques. Ce sont deux personnes qui ont joué un très grand rôle dans ma carrière, à la fois sur le plan personnel, par rapport à l’éveil au monde, à la science économique qu’ils pratiquaient de façon pas toujours très en conformité à ce qui se faisait sur la place toulousaine ! », se souvient-elle.

À l’époque, François Morin, « économiste engagé », travaille à la rédaction d’un rapport sur l’arrivée des fonds de pensions américains dans le capital des entreprises françaises. « J’ai eu la chance d’être sa doctorante pendant cette période et comme il travaillait avec tous les PDG du CAC 40, j’ai bénéficié d’un terrain d’analyse extraordinaire et eu la possibilité de faire de belles rencontres avec de grands dirigeants. Je me suis beaucoup nourrie à son contact », assure-t-elle.

Stéphanie Lavigne soutient sa thèse en 2002 à l’université Toulouse 1 Capitole. L’heure du choix pour la jeune femme qui, en parallèle, a enseigné pendant deux ans à Sciences Po, « dans le sillage de Bernard Maris parti bosser à Charlie Hebdo ». « J’avais une appétence pour Sciences Po. Les formations et le style de cours proposés me paraissaient en parfaite adéquation avec ce que je souhaitais être professionnellement », détaille-t-elle. Mais faute de place à Science Po, Stéphanie Lavigne est candidate à des postes de maître de conférences un peu partout en France. L’université de Bordeaux Montesquieu IV lui fait une proposition au moment où « j’ai rencontré mon mari, explique-t-elle. Du coup, j’ai cherché un moyen de rester sur Toulouse ». TBS, à l’époque l’ESC Toulouse, recrute. « Un poste s’est ouvert, pile dans ma discipline. Je me suis portée candidate. On m’a retenu et je me suis dit : “je démarre une vie professionnelle là, et puis après, on bougera”. Et au final, je n’ai pas bougé ! »

Depuis, assure-t-elle, « des occasions se sont présentées de prendre d’autres chemins mais j’ai senti qu’il y avait des choses à faire ici et l’environnement de travail, pour les professeurs est formidable. On doit beaucoup à un directeur, Hervé Passeron, pour qui j’ai la plus grande estime professionnelle, parce qu’il a fait prendre un virage stratégique à l’école », celui des accréditations internationales – TBS est aujourd’hui une des rares à posséder la triple accréditation AACSB-Equis-Amba.

En 2014, la professeur de stratégie intègre le comité exécutif de l’école et devient doyen de la faculté, « une figure forte » dans les écoles de management. « C’est un peu le DRH des profs, résume Stéphanie Lavigne. Il recrute les professeurs, gère leur activité, les évalue, leur propose de développer leurs compétences. » Un poste à hauts risques aussi car, explique-t-elle, « on ne manage pas des profs. Au mieux, on travaille avec eux, on essaie de gérer leur activité. Car ce qui conditionne profondément le choix de carrière d’un enseignant dans le supérieur, c’est cette notion de liberté, dans la gestion de son temps, de ses sujets de recherche. »

Malgré les difficultés – « manager des personnes plus âgées, des sachants qui publient et ont une plus grande expérience, cela a été, au début, une expérience douloureuse parce que je n’ai pas du tout été formée à ça », assure Stéphanie Lavigne –, elle mène à bien la réforme. « Nous avons dû mettre les bouchées doubles – c’était mon rôle – pour muscler les effectifs professoraux qui ont ainsi progressé de 40 % en cinq ans », soit 108 professeurs aujourd’hui. Des recrutements basés sur des critères tels que l’internationalisation. « Mais je me suis aussi rajoutée le critère de la parité homme-femme, à la fois pour des raisons d’engagement personnel et de bon management parce que je pense que la diversité permet d’accroître la valeur ajoutée des organisations. La diversité des genres et des nationalités crée un corps professoral très riche. Aujourd’hui 47 % de nos professeurs sont des femmes, c’est une grande fierté pour TBS. Notre bilan est positif sur ce plan, ce qui n’est pas le cas de toutes les écoles de management et des universités », affirme-t-elle.

La jeune femme, qui vient de publier dans The Conversation un article intitulé : « Carrières et parité : les business schools sont de mauvaises élèves », se dit ainsi très « sensible aux trajectoires de carrière de professeur ». « À l’université, 50 % des professeurs sont des femmes, mais plus vous montez dans les grades et moins vous trouvez de femmes. Le plus flagrant étant à la tête des écoles de commerce et des universités où les femmes sont largement sous-représentées aux plus hautes fonctions de direction. Dans les grandes écoles en France, 15 % seulement de ces postes sont occupés par des femmes alors qu’on enseigne aux étudiants des écoles de management l’importance de la parité, de l’équité et le fait que les trajectoires de carrière ne doivent pas tenir compte du genre… »

Pour autant, tempère Stéphanie Lavigne, « à TBS on a fait beaucoup de choses en ce sens au niveau du corps professoral. Nous avons également un programme de mentoring, Equal ID, destiné aux jeunes filles, qui promeut l’égalité des chances. Nous nous sommes en effet rendu compte que les jeunes filles que nous accueillons ici, à la question : “quel serait le niveau de salaire rêvé pour vous à la sortie de l’école ?”, ont tendance à proposer un salaire inférieur à celui des garçons de leur promo. Et quand on leur demande pourquoi, on s’aperçoit qu’elles ont intégré qu’elles seront moins payées et que ce serait déjà bien si elles obtenaient ça ! »

Un autre de ses chevaux de bataille est l’égalité des chances. Alors que la ministre de l’Enseignement supérieur ouvre le dossier de la diversité sociale dans les écoles de management et d’ingénieurs, Stéphanie Lavigne souhaite « s’engager sur le sujet ». « Ces grandes écoles sont un bon passeport pour l’employabilité des jeunes. Il faut mettre en place des dispositifs qui assurent l’égalité des chances » comme de « ne pas faire payer le concours d’entrée aux personnes pour lesquelles ces frais peuvent constituer un frein », suggère-t-elle. Une réflexion déjà engagée par son prédécesseur via la Fondation TBS qui depuis sa création en 2008, a distribué plus d’1 M€ de bourses. « Je souhaite m’impliquer dans la collecte de fonds auprès des mécènes, des entreprises, des anciens de l’école, de nos salariés et des étudiants. Nous avons un pari à réussir à savoir convaincre les entreprises qui emploient nos diplômés que lorsqu’elles financent la scolarité d’un étudiant, cela dit des choses sur l’entreprise. »

L’autre gros dossier sur le bureau de la jeune femme est le projet du futur campus de TBS. L’école de management, aujourd’hui dispersée sur plusieurs sites autour de la place de l’Europe à Toulouse et à Quint-Fonse-grives, veut regrouper ses effectifs sur un site unique, en l’occurrence la parcelle actuelle du Petit Palais des Sports. À l’issue d’un concours d’architecte lancé par Toulouse Métropole, la mairie et l’EESC, c’est le projet de l’équipe de Francisco Aires Mateus qui a été retenu.

« Une coconstruction », selon Stéphanie Lavigne qui « aimerait créer une école du futur qui résiste au temps et s’adapte aux évolutions que connaîtra le monde de l’éducation dans les années qui viennent », à l’édification de laquelle elle souhaite « associer étudiants, professeurs et personnel administratif. » Et riverains aussi qui ne voient pas d’un bon œil l’arrivée dans le quartier de plus de 5 000 étudiants – le groupe TBS regroupe dans ses différents campus de Barcelone, Casablanca, Londres et Toulouse quelque 5 600 étudiants. « Nous travaillons avec eux sur les fonctions d’usage qu’ils aimeraient se voir proposer et nous parvenons à des choses très intéressantes, des dynamiques de quartier, des mélanges intergénérationnels. Nous dispensons, qui plus est, de la formation tout au long de la vie. Notre population n’est pas composée que de jeunes. Nous planchons sur des moments de partage autour de manifestations organisées au sein de l’école, sur le travail que pourraient effectuer nos étudiants dans le quartier, la RSE, etc. »

Un beau challenge pour celle dont Philippe Robardey, le président de TBS et de la CCI de Toulouse louait récemment « la force de persuasion ». L’intéressée se dit, elle, « très heureuse d’arriver à la DG à ce moment-là parce que cela dit des choses sur la volonté que nous avons de bouger vite et bien », avant de rappeler : « je ne suis pas seule aux manettes. Nous avons une équipe de direction robuste. Je vais porter les dossiers avec le plus grand engagement et le plus grand sérieux mais nous sommes un collectif, il faut que tout le monde mette la main à la pâte. Au pire ça va marcher et au mieux on va faire de belles choses ! »

Parcours

1975 Naissance à Toulouse.
2002 Soutient sa thèse en sciences économiques à l'université Toulouse 1 Capitole.
2003 Devient professeur de stratégie à Toulouse Business School (TBS).
2014-2018 Nommée doyen de la faculté, elle intègre le comité exécutif de l'école.
2018 Nommée directrice générale adjointe de TBS.
2019 Le conseil d'administration la nomme à l'unanimité au poste de direction générale.
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