Mathieu Touzeil-DivinaEn défense du service public

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Professeur de droit administratif à l’université Toulouse I Capitole, cet esprit gourmand défend autant la fonction publique que l’idée d’une recherche éclectique, qui transcende les domaines du droit comme les frontières nationales.

Lorsqu’il pénètre dans l’appartement de Mathieu Touzeil-Divina, le visiteur est aussitôt assailli par les livres. Plein de livres. Rangés en bon ordre sur les larges bibliothèques qui encadrent un salon lumineux, que décore une foule d’objets orientaux, de statuettes et quelques tableaux de chiens en robe de magistrat. Un univers riche, éclectique mais ordonné, qui trahit chez son propriétaire un esprit aussi gourmand que varié et qui, entre les solides tomes d’exégèse juridique qui presque à eux seuls organisent l’espace, essaie de ne pas se prendre trop au sérieux. À 43 ans, ce professeur de droit public de l’université Toulouse I Capitole affiche d’ailleurs une certaine bonhomie, loin de l’image étriquée que peuvent renvoyer certains professionnels du droit. La où la discipline se fait volontiers aride dans sa langue, lui s’abreuve à la littérature, à l’opéra, et au théâtre, une passion de jeunesse pour laquelle il avait même pris des cours afin de devenir comédien professionnel, avant de succomber aux sirènes… du droit.
Car oui, à l’âge où nombre d’étudiants de licence s’ennuient sur les bancs de la fac en se rêvant un destin d’artiste ou de rockstar, Mathieu Touzeil-Divina a décidé au contraire de délaisser la scène et ses spotlights pour faire « du droit son cœur de métier ». Délaissé, mais pas abandonné pour autant, « car je savais que si je faisais du droit, je pourrais faire du théâtre à côté : l’inverse n’est pas forcément vrai! »Voire de les mêler : ainsi, « il y a quelques jours, je faisais le discours de clôture d’un colloque à Lyon, qui avait pour thème “droit et théâtre”. Et il y a deux ans, j’ai écrit et mis en scène une pièce sur la vie de Maurice Hauriou » (1856-1929), un juriste publiciste considéré comme le père du droit administratif en France. Laquelle œuvre s’est jouée à Toulouse dans l’amphithéâtre Cujas de la faculté de droit « à l’occasion d’un événement que j’organise depuis huit ans, « Le marathon du droit », explique Mathieu Touzeil-Divina. La pièce raconte sa vie, en essayant de montrer les aspects glorieux autant que ceux plus critiques ; bref, montrer que c’est un homme », sans le « déifier » comme l’ont fait certains de ses héritiers ni faire l’impasse sur les « conneries qu’il a faites comme tout le monde ». Lesquelles, par exemple ? « Pour asseoir le fait que le droit est une science, Maurice Hauriou va s’opposer à tous ceux qui l’ont précédé », en fustigeant chez ses prédécesseurs leur manque de scientificité. « Évidemment, il grossit le trait pour mettre en avant sa propre doctrine et celle de ses contemporains. Or, parmi ceux qui l’ont précédé, certes il y a eu des gens qui n’étaient pas aussi scientifiques que ceux de la génération de Hauriou, mais il y en a eu aussi qui ont fait des choses très bien, comme le doyen Foucart ! »

Pour autant, Mathieu Touzeil-Divina ne semble pas trop en vouloir à Maurice Hauriou, puisque au sein de la faculté de droit, il fait partie de l’Institut qui porte son nom – même si, dès sa thèse en 2007, consacré audit Emile-Victor Foucart (1799-1860), le jeune juriste ne s’est pas gêné pour reprocher à Hauriou d’avoir contribué à fabriquer le mythe « persistant selon lequel la période qui venait de s’achever n’avait connu aucune véritable théorie juridique ». Signe, pour le professeur de droit public, que « vous pouvez être capable de reconnaître le génie de quelqu’un, tout en sachant et disant qu’il n’a pas été génial tout le temps. C’est pour cela que je n’ai aucun mal à travailler dans un laboratoire qui porte son nom ; c’est même une fierté de m’inscrire dans ses pas, mais je crois qu’on aime d’autant plus quelqu’un qu’on essaie d’être objectif à son égard ».

LE DROIT EST PARTOUT

Quant à Mathieu Touzeil-Divina, qui sait s’il sera un jour lui-même doyen, ou ce que l’histoire du droit retiendra de ses travaux ? Peut-être d’avoir été un défenseur de la notion de service public, et de la fonction qui y est attachée, à l’heure où, pour des raisons bien plus économiques que de pensée juridique, les gouvernements mettent les fonctionnaires à la diète et entreprennent de réformer leur statut. En effet, en bon héritier de Maurice Hauriou – dont il souligne que ce dernier fut « l’un des premiers à croire au service public » – celui-ci a organisé une série de quatre conférences sur la question, qui a commencé en octobre et durera jusqu’en janvier, et qui se penche sur les évolutions induites par la loi du 6 août 2019 dite de « transformation de la fonction publique ». « Dans ce cycle de conférences, il y a des collègues qui sont globalement favorables à la réforme ; d’autres, dans mon cas, qui y sont très réfractaires ! Tant pour des raisons juridiques que politiques, puisque quand vous touchez à la notion de service ou de fonction publiques, vous touchez à la notion de l’État, jusqu’où il doit intervenir – un travailleur doit-il être public ou privé ? – donc, ça résonne forcément avec la politique ». Pour lui qui considère le droit comme « un objet d’étude et de combat », « soit je constate [la réforme en cours de la fonction publique] et je me lamente, soit j’essaie de démontrer par mes écrits qu’on peut faire autrement, que cette notion peut encore servir à plusieurs choses » en s’adressant non seulement aux fonctionnaires, « mais aussi à ceux qui veulent le devenir et à ceux qui pensent qu’il y en a trop ». Par exemple à ses étudiants, mais plus largement au grand public, Mathieu Touzeil-Divina considérant en effet « qu’un juriste ne parle pas pour s’adresser aux juristes ; sinon, il ne sert à rien ! »

L’intérêt du quadragénaire le pousse d’ailleurs à chercher la res publica partout, jusque dans les domaines les plus incongrus, y compris dans le foot. « Je vois du droit partout ! C’est ce qui fait que je m’intéresse à beaucoup de choses différentes : j’ai coordonné une recherche sur le droit à la sexualité, une autre sur l’agriculture biologique, sur la mort, prochainement sur le basket… Autant de sujets qui a priori n’ont rien à voir ensemble, mais qui sont tous des facettes de l’activité humaine, sociale ». Avec, toujours, le service public comme ligne conductrice : « par exemple quand je m’intéresse à la mort, je m’intéresse au service public funéraire. Sur le foot, je me demande si c’est une activité d’intérêt général, si on peut le considérer comme un service public », explique celui qui, à l’occasion, s’affiche en photo en supporter du Real Madrid. En ce moment, « je suis en train de travailler avec l’Opéra de Paris, et j’espère avec l’orchestre du Capitole, sur le thème “droit et opéra” : et là aussi on met en avant le service public ! »

Alors certes, à force de tant butiner de ci et de là, « le risque, c’est d’être mauvais en tout, ou juste un peu moyen, parce que je ne peux pas être bon en tout évidemment ! », reconnaît Mathieu Touzeil-Divina en riant. Mais il n’en démordra pas : « je suis réellement convaincu qu’un bon juriste s’intéresse à tout, et évidemment, on a des préférences et des spécialités – comme j’en ai : le droit des services publics, le droit parlementaire – mais je ne m’interdis pas de regarder le reste, et je n’aimerais pas qu’on me cantonne dans une case ». C’est pourquoi, il y a 15 ans, il a créé une association, le Collectif L’unité du droit « dont l’objectif est précisément de lutter contre l’hyperspécialisation » qui trop souvent, affecte ou oblige les enseignants-chercheurs – quelle que soit leur science. Dans le même esprit, moins strictement universitaire que véritablement universaliste, le juriste avoue être venu en 2015 à Toulouse, lui qui se cantonnait jusqu’ici au nord et au centre de la France, pour se « rapprocher de la Méditerranée ». Après avoir été reçu à un concours, le voici qui pose donc ses valises dans la Ville Rose pour y fonder, de manière un peu surprenante, un « Laboratoire méditerranéen de droit public », un réseau de recherche international qui rassemble autour du bassin maritime une dizaine d’équipes de recherche en droit comparé pour identifier, dans chaque législation nationale, les points communs qu’elle peut partager avec d’autres droits méditerranéens.

Une zone que l’homme connaît d’autant mieux que, même s’il est né à Flers (Orne), en Normandie, il a vécu enfant au Maroc, après le Cameroun. Ses parents sont en effet, à l’époque, professeurs de français en coopération ; aussi, entre un et 10 ans, « j’ai passé toute mon enfance en Afrique noire puis méditerranéenne, et c’est ce qui a fait vraisemblablement mon goût du voyage et de l’envie de com- parer les choses ». Hélas pour lui, juste avant ses 10 ans sonne l’heure du retour en France. En Bretagne, puis en Normandie. Le choc climatique, autant que culturel, est rude pour celui qui atterrit, à l’adolescence, « dans un tout petit village normand où les gens n’ont jamais vu quelqu’un de différent et où je me prends en pleine tête le racisme – même si je n’ai pas pris la couleur des endroits où j’ai vécu ! Je suis “l’Afri- cain”… Les gamins, quand ils ne comprennent pas, ils rejettent. C’est pour ça aussi que les questions de racisme et d’antisémitisme m’importent. Je n’en ai pas souffert, je l’ai juste perçu ; mais tout de suite, et ça, ça vous pousse à vous construire. Et aussi à vous poser la question de l’utilité du droit, de la manière dont les gens l’utilisent : car quand vous comprenez très tôt qu’il y a des règles, mais qu’il peut se passer des tas de choses sans qu’elles ne soient sanctionnées, c’est choquant, et on a envie de comprendre ». Mais c’est surtout « l’admiration » qu’il eut pour ses parents enseignants qui lui donnera la vocation d’enseigner et le goût de transmettre. Certes du savoir, mais surtout des émotions, « car j’ai bien conscience que ceux qui m’ont le plus appris, sont ceux qui ont réussi à faire naître en moi une émotion – d’adhésion ou de rejet, voire même un rire. Je suis vraiment convaincu que si un étudiant vient en cours en sachant qu’il va passer un bon moment, il apprendra mille fois mieux ».

Parcours

1976 Naissance à Flers (Orne), enfance au Cameroun et au Maroc.
1994-1996 Deug droit et anglais à l'université de Cergy-Pontoise.
1996-1998 Troisième année de licence et maîtrise de droit public à Paris X Nanterre.
1999 DEA en droit public interne à Paris II Panthéon-Assas.
2003-2005 Ater de droit public à l'université de Poitiers puis de Paris X.
2007 Thèse de droit public à l'université de Paris II.
2010-2013 Devenu professeur agrégé, il dirige l'École doctorale de l'université du Maine au Mans.
2015 Entrée à l'université Toulouse I Capitole.
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