Amaury La BurtheDu son à l’immersion

Professionnel du sound design, il crée désormais des nouvelles formes de narration, à l’aide des outils de réalité virtuelle.

Son palmarès dans les grands festivals de cinéma pourrait faire pâlir d’envie bon nombre de réalisateurs. Des récompenses à la Mostra de Venise, Sundance ou encore à Tribeca jalonnent le parcours artistique d’Amaury La Burthe. Pourtant ses créations sont d’un genre quelque peu inédit. Depuis 2013, il développe avec sa société, Novelab, des films en réalité virtuelle (VR). Un genre qui fait la part belle à l’immersion et où tous les codes restent encore à écrire. 

Pourtant au départ, rien ne pouvait prédire que le quadragénaire allait devenir le créateur de films VR reconnu qu’il est aujourd’hui. Adolescent, il était passionné par la radio et l’univers de la musique. Mais n’ayant à cette époque aucune formation musicale, « la voie semblait assez risquée, en tout cas c’est ce qu’on me disait », explique-t-il. C’est donc, au départ vers un DEA en mécanique des fluides qu’il s’oriente. « Toulouse, Airbus, l’aéronautique… à l’époque, la mécanique des fluides, ça avait l’air d’avoir du sens », dit-il en rigolant. Mais au bout d’un an à travailler dans l’aéronautique, il décide de trouver une voie « qui permettait d’allier mon cursus scientifique et mon goût pour la musique ». 

« J’ai cherché des formations et je suis tombé sur un master en acoustique, traitement de signal et informatique appliquée à la musique… j’ai dû relire trois fois le titre pour être sûr de ne pas me tromper », se rappelle-t-il. Un diplôme qui lui permettra de travailler dans de la recherche pour Sony puis à Montréal, au sein du studio de jeux vidéo Ubisoft. 

Au Canada, il occupe le poste de lead audio designer sur certaines licences les plus cotées du studio pendant quatre ans. Une période « géniale » selon ses mots, mais où il se rendra compte de certaines limites. « J’avais des idées pour créer plein d’outils supplémentaires mais c’était compliqué de les développer chez Ubisoft ». 

Ces idées, il les développera à partir de 2009. De retour à Toulouse, il crée sa première entreprise, Audiogaming. Un premier pas pour lui dans le monde entrepreneurial. « C’était un petit peu la révélation d’un monde étrange, ça a été une découverte dans tous les sens du terme », dit-il en plaisantant. Au départ, il admet que « ce n’était pas dans ma nature d’être extraverti, d’aller voir tout le monde pour parler de mes projets ». Avec le recul, créer son entreprise a été un moyen de sortir de sa zone de confort, « que ce soit sur l’aspect technique mais aussi relationnel, positionnement, où j’ai dû apprendre parce que ce n’était pas dans ma nature. » 

Une première expérience mais surtout un premier succès. Audiogaming va développer de nouveaux outils pour créer du son de manière procédurale, là où les techniques post-production utilisaient souvent des sons définis précisément à l’avance. Une technologie rapidement adoptée par Ubisoft. Mais, les outils développés par Audiogaming vont trouver d’autres applications, au-delà de l’univers du jeu vidéo, puisqu’ils seront même utilisés à Hollywood. Les équipes de Quentin Tarantino vont s’en servir en post-production pour Django afin de retranscrire l’univers du western, tout comme les studios LucasFilm pour le retour de Star Wars au cinéma. 

Tout semble alors prendre le chemin de la parfaite success story. Mais au fil des développements successifs, Amaury La Burthe et ses équipes font un constat quelque peu amer : « Notamment sur le marché du jeu vidéo ou du sound design, on n’a pas réussi à montrer qu’il y avait un gain suffisant par rapport au coût. Ces approches coûtent cher et elles sont remplaçables par des moyens plus standards. C’est moins bien mais cela reste suffisant ». Ses équipes veulent aller plus loin et s’inspirent du parcours d’un poids lourd américain. « Regardez Pixar. Au début, ils développaient des outils. N’arrivant pas à démontrer leur utilité, ils ont développé du contenu utilisant ces outils et, au final, aujourd’hui, ils ne font plus que du contenu. Toutes proportions gardées, on ne va pas se comparer à Pixar, mais c’est un petit peu le chemin que l’on a pris ». Ainsi est né en 2013 Novelab. Désormais Amaury La Burthe quitte le monde de la technique pure pour celui de la création. À l’origine, le studio développe de petites histoires interactives. Mais une opportunité le conduit à travailler pour la première fois sur des histoires en réalité virtuelle. « Arte nous a contactés au sujet d’un film sur une personne devenue aveugle et la chaîne cherchait un compagnon digital à cette expérience », raconte-il. Basée sur une immersion sonore, l’œuvre prend une autre tournure. « Au début, on imaginait ça sous format téléphone, puis on s’est souvenu de la VR. On expérimentait déjà des choses là-dessus et puis un jour on a mis un casque et on n’est jamais revenu en arrière », explique-t-il. Un pas vers un nouveau genre qu’Amaury La Burthe juge « plutôt naturel. Venant du jeu vidéo la création d’un monde immersif créatif, c’est ce que font déjà les jeux vidéos ».
Depuis, c’est une quarantaine d’œuvres narratives en réalité virtuelle ou augmentée qui a vu le jour, des films, des jeux ou même des expériences à destination de musées. Une productivité qui permet également au studio d’expérimenter dans cet univers de la réalité virtuelle où les codes narratifs sont encore à écrire. « Il y a encore énormément d’expérimentation autour de ces technologies ». Le médium, encore récent, souffre parfois, selon Amaury La Burthe, d’un manque de crédibilité. « Au début, beaucoup de gens me demandaient pourquoi je faisais certains projets en VR. Je pense que la question n’a pas de sens. On ne demande pas à un auteur pourquoi il a fait un livre. Il fait un livre parce que c’est ce qu’il sait faire. La bonne question est de se demander si on fait un bon usage de son médium ». Sur ce point, il l’admet, « on n’en est encore vraiment qu’au début », notamment parce que le médium s’inspire encore beaucoup de ce qu’il se fait en matière de jeux vidéo ou au cinéma, pour la partie narrative. 

En ces temps de crise sanitaire, continuer à innover dans le domaine de la culture est une tâche plus qu’ardue. Pour autant, Amaury La Burthe voit dans cette période une façon de repenser les applications du virtuel dans la vie réelle. « Cette pandémie n’est que l’accélérateur d’une réflexion qui serait dans tous les cas venue », estime-t-il. Désormais, la question de « comment créer un espace qui s’affranchit des limites physiques mais qui permet quand même la socialisation » centralise toute son attention. 

Cette réflexion, qui, à court terme, a déjà donné naissance à des projets de visites de musée à distance, pourrait à l’avenir s’étendre à d’autres pans de la culture. Et si à l’avenir, les salles de spectacles devenaient virtuelles ? « À l’intérieur du jeu Fortnite, ses concepteurs ont organisé le concert de Travis Scott qui a réuni je ne sais combien de millions de personnes. Mettre douze millions de spectateurs dans un stade, c’est juste impossible à tout point de vue, mais en ligne, ça se fait », constate-t-il. 

Les outils actuels sont encore loin de pouvoir remplacer les salles de cinéma ou de théâtre. Du reste, les nouvelles technologies ne cherchent pas à prendre le pas sur les salles obscures. Mais l’interaction, l’immersion qu’elles peuvent offrir ouvrent la porte à de nouvelles façons de penser les histoires, les jeux ou même les spectacles. Pour Amaury La Burthe et ses équipes, c’est un eldorado créatif, où tout reste encore possible et dont les limites semblent encore inconnues. 

Parcours

1974 Naissance à Salon de Provence
2004 Intègre le studio Ubisoft Montréal en tant que lead audio designer
2009 Rentre en France et crée la société Audiogaming
2013 Fonde la société Novelab
2016 Participe au film Notes on Blindness, nommé aux Bafta
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