Lore CamilloDe l’argile jusqu’aux ongles

En 2015, elle prend la tête de l’affaire familiale et donne naissance à la nouvelle marque Les Poteries d’Albi. Depuis, elle écrit les nouveaux chapitres d’une histoire qui dure depuis 130 ans et œuvre pour la réinsertion sociale et la transmission d’un art.

Elle fait partie des femmes de « l’industrie » qui prônent le made in France. Elle n’en démord pas. La terre manipulée dans les ateliers, ses formes magnifiées au creux des mains des tourneurs, son odeur, ses couleurs dragée d’avant cuisson, la magie de l’émail et des oxydes, ont pour Lore Camillo, un goût familier depuis qu’elle est en âge de marcher. Véritable boule d’énergie, elle a nourri ses souvenirs d’enfance, aux côtés de sa sœur cadette, dans la maison familiale qui jouxte la Poterie d’Albi, où quatre générations se sont succédé. Une passion pour un savoir-faire légué par ses ancêtres briquetiers depuis six générations, une empreinte familiale forte ancrée sur ce territoire albigeois et des histoires de vie qui s’entremêlent. Pour saisir cette histoire de transmission et de passion, il faut remonter le fil de 130 années : Robert Bergeal (1re génération) créé en 1891 la briqueterie Bergeal nichée dans la Tarn à Lescure d’Albi, qui sera reprise par son fils, Jules, en 1919. Puis c’est au tour de Maurice Bergeal, l’arrière-grand-père de Lore Camillo de s’emparer de l’affaire. En 1962, ses grands-parents qui représentent la 4e génération, décident de créer au cœur d’Albi, la Poterie Bergeal. À cette époque, ils ont trois activités : la pierre reconstituée, le culinaire et l’horticole. Son grand-père décide en effet de reprendre des tourneurs de l’ancienne maison Defos, et de poursuivre ainsi la fabrication typique de la ville d’Albi, à savoir le jaspé. À partir de 1976, c’est grâce à la bonne gestion de ses parents et notamment la créativité de sa mère, Elisabeth Camillo, que la maison connaîtra une renommée nationale.

La jeune fille, à son tour, s’immerge rapidement dans la vie active, afin de s’imprégner des valeurs du travail inculquées par ses aînés. « Petite, ma sœur et moi fabriquions des crèches avec la matière, puis plus tard, je peignais la poterie aux pinceaux pour me payer mon premier scooter et j’aidais mes parents au magasin pendant la période des fêtes. C’était une belle époque. »

Si Lore Camillo a repris les rênes de l’affaire familiale il y a six ans, et écrit aujourd’hui de nouveaux chapitres, elle assure pour autant que « ce n’était pas prédestiné ». Pour preuve, attirée par la photographie – elle continue aujourd’hui de capturer la lumière et la matière – , la plume, et le contact humain, elle se rêvait journaliste reporter « grimpant les étages d’un building new-yorkais et poussant les portes d’un grand titre. Or, je n’ai pas réussi les concours d’entrée aux écoles de journalisme ». Face à cette déception, elle se tourne alors vers des études de commerce en alternance à l’Essca, préférant « la pratique à la théorie ». Elle enchaîne des missions enrichissantes au sein de laboratoires pharmaceutiques tel Roussel Uclaf puis Pierre Fabre, prenant en main le marketing, l’image de marque, etc., chaperonnée par des responsables qui lui donnent carte blanche. « J’ai vite compris que j’aimais l’autonomie et la prise de responsabilité. » Des atouts qui ne la quitteront plus.

Fière de son héritage, elle s’était pourtant promis de ne jamais reprendre la succession. « J’ai vu mes parents trimer devant une charge de travail énorme, mal vivre le fait de devoir licencier des salariés, etc. J’étais sûre de ne pas avoir envie de ça », explique celle qui se définit comme une ancienne tête brûlée. Désireuse d’échapper à une histoire familiale plus que centenaire, dessinant d’autres projets pour son avenir, c’est finalement le jeu de l’entrepreneuriat et l’amour pour son écrin de briques rouges – ses ancêtres ayant participé à la construction de la commune d’Albi – qui ont pris le pas. Après une incursion dans la capitale qu’elle trouve « encline aux apparences et pas assez authentique », elle retrouve sa région natale en 1997. « J’étais attachée à mon territoire bien plus que je ne le pensais. Avec des ancêtres d’un côté agriculteurs, et de l’autre, briquetiers, ma famille a de la terre jusqu’aux ongles et ça ne s’efface pas », sourit-elle. Cette même année, ses parents, qui dirigent la Poterie d’Albi, décident de déployer la marque Clair de Terre quelques kilomètres plus loin.

Tandis que d’autres sollicitations lui tendent les bras, Lore Camillo prend finalement la tête de la nouvelle entreprise, avec à son bord une quinzaine de salariés. Cette responsabilité n’a-t-elle pas été lourde à porter ? « J’étais encore jeune et insouciante. La part de l’inconnu, comme la gestion d’entreprise, m’a stimulée. Je sortais de mes études avec des idées préconçues et je voulais changer les choses. Mes parents m’ont d’ailleurs dit “L’expérience ne sert qu’à soi-même”. Ce poste n’était au départ qu’un tremplin mais, finalement, j’ai fait grandir l’entité et j’ai développé mes propres lignes de poterie avec de nouveaux procédés en retrouvant ma passion du crayon. Le tout, sans être la concurrente de mes parents. J’ai eu la chance de connaître des années porteuses jusqu’en 2008, période où la situation économique s’est dégradée. La fusion des deux entités, il y a six ans, a été pour moi bien plus difficile à gérer que mes premiers pas dans l’entrepreneuriat », reconnaît celle qui a été nourrie à la débrouillardise et au scoutisme pendant 12 ans. Elle suit alors une règle : « apprendre à faire avec rien » et s’en sort avec brio, bénéficiant d’une formation continue. « Nous étions quatre générations réunies à table tous les midis, mes grands-parents, mes parents, moi et ma fille, à parler poterie. »

Cette aventure, qui ne devait être à l’origine qu’un passage éclair, laisse des traces dans le cœur de la quadra. En 2014, tandis que ses parents décident de prendre leur retraite, un virage s’impose à elle : fusionner les entités ou refermer la porte de l’histoire familiale. Une décision difficile à prendre qui donne naissance à la nouvelle marque, Les Poteries d’Albi. « J’ai sacrifié ma vie de femme pour ma vie de chef d’entreprise. Mes anciens, eux, géraient l’affaire en couple, tandis que moi aujourd’hui, je suis seule », confie-t-elle. Une reprise brutale qui intervient dans une période économique compliquée. « Mes parents m’ont épaulé pendant six mois, mais avaient le désir de me laisser libre de conduire la maison. C’était une marque de confiance mais pour moi ce passage a été un peu dur. Du jour au lendemain, ils n’ont plus mis les pieds dans l’entreprise ! »

Lorsque vous lui demandez si être une femme dirigeante dans un univers qui reste masculin a été source de difficulté, elle répond sans détour : « le problème, ce n’était pas d’être une femme à la tête de l’entreprise mais d’être la fille de. Je trouvais ça douloureux. Même si je commençais à faire mon trou avec Clair de Terre, je gérais une autre équipe. Il a fallu que je fasse davantage mes preuves et que je montre ma capacité de travail. J’ai aussi joué la carte de la transparence. Je disais à mes collaborateurs : “je sais où je veux aller mais j’ai besoin qu’on y aille ensemble”. À force de persévérance, ils m’ont suivie. »

Dirigeant l’entreprise avec force et douceur telle une chef d’orchestre, Lore Camillo ne regrette rien. Entourée par une trentaine de salariés de neuf nationalités différentes, ainsi que de douze commerciaux, dont une majorité d’hommes qu’elle surnomme « mes garçons », l’héritière de cette maison mise sur l’humain et le social. Elle accompagne, de fait, la réinsertion sociale de ses salariés et l’insertion des jeunes en lien avec des associations et organismes comme Regain, la Mission locale, Emmaüs, ou le Casar. « Nous les formons en interne. Mes parents et grands-parents suivaient déjà les flux migratoires pour recruter. J’ai par exemple un père et son fils et deux fratries qui viennent de pays en guerre. Je crée de l’emploi et je suis heureuse d’aider des gens issus de situations complexes même si ce n’est pas facile tous les jours, souligne la dirigeante. Ma préoccupation, c’est aussi de les insérer via des cours de français. Je réfléchis aussi à des formations en interne pour leur expliquer les rouages du système administratif, l’assurance maladie, les congés, etc. » Si aider des populations en difficulté est une de ses priorités, elle souhaite aussi perpétuer les gestes et les techniques du métier d’artisan d’art. « J’ai envie qu’on forme des jeunes pour ne pas perdre ce savoir-faire ». Une tradition qui s’étiole, en effet, au fil des décennies dans la région. « Avant, nous étions une vingtaine de maisons dans l’albigeois, mais aujourd’hui, nous sommes la dernière. Autant de raisons qui me confortent dans l’idée de transmettre cette passion à travers un musée vivant. » En attendant d’ouvrir l’album de famille aux touristes et de partager ce savoir-faire, Lore Camillo met aussi un point d’honneur à prendre soin de ses salariés en les équipant d’exosquelettes afin d’alléger le poids des poteries. « Cette année, nous allons équiper le service des fours et des émailleurs ce qui représente neuf salariés sur les 30. L’objectif n’est pas de remplacer l’humain mais de soulager les métiers, tout en conservant les gestes d’avant. 30 % d’effort musculaire sont économisés. Notre richesse, c’est l’humain et donc le bien-être des collaborateurs. »

Tandis que l’entreprise a été affectée par la pandémie au plus fort de son activité annuelle, accusant une perte de marge de 25 % (2,8 M€ de CA en 2019), la dirigeante a néanmoins gonflé son équipe. Son objectif est de mieux faire, mais pointe-t-elle, « pas de faire plus avec un prix de vente plus bas car derrière nos poteries, il n’y a que des mains et des fours, et je veux, à terme, valoriser davantage le travail de mes équipes ». Son autre cheval de bataille : le made in France. La délocalisation ne fait, en aucun cas, partie de sa feuille de route. « Mes parents n’ont jamais voulu mécaniser, délocaliser, agrandir et si un jour, on me contraint à vendre à des investisseurs, je vendrai mais je ne ferai plus partie du tableau », assure-t-elle. La crise, quant à elle, n’aura pas le dernier mot sur son moral. Cette adepte de la méditation depuis 20 ans, le reconnaît volontiers : sa pratique l’aide dans son quotidien de chef d’entreprise. « Un jour, un maître m’a dit “si tu médites comme tu te laves les dents, tu auras tout gagné”. C’est ce que je fais désormais. Avant, j’étais comme une pieuvre qui ne lâchait rien, aujourd’hui, je suis dans le lâcher-prise. Lors d’événements extérieurs, je ne répercute plus mes craintes sur mes salariés, au contraire je les protège de ça ». La marche fait aussi partie de son chemin intérieur. Le jour de son 45e anniversaire, elle s’est équipée en vue de suivre les chemins de Compostelle et de retrouver les bienfaits de la nature et de l’effort, tant apprécié pendant sa jeunesse. Des moments de répit pour cette mère de famille à l’agenda bien rempli. Quid de la transmission ? « Je souhaite avant tout que ma fille de 20 ans aujourd’hui s’épanouisse et qu’elle n’ait pas le poids de la reprise familiale. Et puis, on ne fait pas ce métier pour l’argent mais par passion », conclut-elle.

Parcours

1974 Naissance à Albi
1997 Diplômée de l’Essca d’Angers
2000 Devient gérante de Poterie Clair de Terre, lancée en parallèle par ses parents qui sont, à ce moment-là, à la tête de la Poterie d’Albi
2001 Naissance de sa fille
2015 À la retraite de ses parents, elle fusionne les deux entités et donne naissance à la nouvelle marque Les Poteries d’Albi
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