Patricia AgueraCultivée jusque dans l’assiette

Patricia Aguera veut faire d’Épi’sourire un lieu d’échanges où la culture occupe une place centrale. L’association recherche actuellement des locaux. « Idéalement, nous aimerions avoir une surface de 600 m2 en centre-ville », glisse-t-elle. (Photo : JDP)

Convaincue que la culture est un levier d’intégration sociale, elle se bat pour en faciliter l’accès aux publics précaires.

«Quand on est pauvre, la culture c’est secondaire. » Issue d’une famille d’immigrants espagnols et d’une mère bourguignonne, Patricia Aguera a connu une enfance très précaire. « Je viens d’un milieu très populaire. Nous vivions dans une cité HLM à Saint- Étienne. Quand j’ai eu sept ans, mes parents se sont séparés. À l’époque, c’est-à-dire dans les années 1970, les familles monoparentales étaient très rares. Ma mère s’est retrouvée seule avec cinq enfants c’était très dur. On n’avait rien, mais on était heureux. À l’école, j’étais plutôt bonne élève mais après la séparation de mes parents, j’étais entre deux eaux. J’étais une enfant du divorce, celle qu’on laissait au fond de la classe. » Mise de côté, elle se renferme sur elle-même et passe ses journées d’écolière à rêver, accentuant un peu plus ses difficultés. « J’étais en grande souffrance. Je ne mémorisais pas les mots, je les rêvais. En dictée, j’avais toujours zéro. Un jour, en sixième, le prof de français nous a demandé d’apporter un livre et d’en faire une fiche de lecture. Nous n’avions même pas de livres à la maison. Ma mère a alors demandé à notre entourage si quelqu’un pouvait m’en prêter un. La brute de Guy Descars entre les mains, j’ai d’abord regardé le nombre de pages. Sans le lire, j’ai laborieusement fait une fiche. De retour en classe, au tableau pour présenter mon travail, j’ai immédiatement été interrompue par le prof qui m’a dit : “Mademoiselle, ce n’est pas de la littérature !”. À partir de ce moment-là, j’ai glissé dans l’insupportable : culturellement, je n’étais rien. »

« À MOI, ON NE DONNE PAS DE LIVRES »

Elle poursuit : Quelques années plus tard, en classe de quatrième, un autre prof me tend un bouquin à la fin du cours. Il ne me demandait pas d’en faire une fiche, il m’a
juste dit de lui rendre quand j’aurai fini. J’ai d’abord pensé à un piège : à moi, on ne donne pas de livres. »
De retour chez elle avec l’ouvrage, elle ne l’ouvre pas tout de suite. « Je regarde le nombre de pages et je fais comme le premier réflexe en sixième, je constate que le livre fait une quarantaine de pages et je m’autocensure en me disant que ce n’est pas pour mo i . » Cependant, le titre du livre, L’Arrache-cœur, de Boris Vian, l’interpelle. « Ce titre me fait immédiatement penser à l’épisode de la fiche de lecture en sixième. M’arracher le cœur, c’est exactement ce que le prof m’a fait quand j’ai voulu présenter le livre. Intriguée je le lis et à partir de ce moment je tombe amoureuse des mots. Je découvre alors que quelque part, quelqu’un comprend mon langage. Boris Vian propose un univers comme le mien. Avec ce livre, ce prof m’a redonné confiance, il m’a regardé comme si j’avais du potentiel. Après cet évènement, je me suis mise à avaler tous les livres qui passaient entre mes mains et la lecture est très vite devenue ma bouée de survie, une nourriture essentielle. »

Joueuse de handball à haut niveau (en Nationale 2, Ndlr), sa pratique du sport sera également déterminante dans son parcours : « Comme je n’étais pas bonne à l’école et que j’étais pauvre, le hand montrait que je n’étais pas encore bonne à jeter. » C’est aussi grâce au sport qu’elle acquiert des valeurs telles que l’esprit d’équipe, la solidarité, la justice ou encore l’intelligence collective. « J’ai été guidée par ces notions toute ma vie », insiste Patricia Aguera.

L’élève moyenne et introvertie aura malgré tout son bac Économique et social avec mention puis patientera deux ans en fac d’histoire afin d’avoir l’âge requis pour accéder à une formation d’éducatrice. « J’ai finalement lâché la fac au bout de deux ans. À ce moment-là, je voulais juste travailler. J’ai donc passé un contrat de qualification pour être assistante dentaire spécialisée en stomatologie. Mais j’ai vite compris que ce travail n’avait pas de sens. J’ai finalement laissé tomber pour faire de l’animation en classes de neige auprès d’enfants mais aussi de personnes âgées. »

Très vite, elle veut en faire son métier et suit une formation professionnelle où elle rencontre son mari alors directeur d’une structure socio-culturelle à Nevers et part s’y installer. « J’ai rapidement trouvé du travail dans une structure sociale au sein de laquelle je m’occupais de l’accueil de familles. Ensuite j’ai décidé de suivre un Diplôme d’État aux fonctions d’animation (Defa) que j’ai suivi en alternance avec l’Institut régional supérieur du travail éducatif et social de Bourgogne. Je me suis spécialisée en lecture jeunesse en m’intéressant aux actions à mener pour combattre l’illettrisme. »

Au début des années 1990, alors que l’immigration émerge dans le débat politique, Patricia Aguera expérimente des actions avec des mamans primo-arrivante pour favoriser l’intégration.

Elle fait alors le pari de passer les savoirs aux parents pour que ces derniers les transmettent ensuite à leurs enfants. « On était en plein dans les questions d’intégration, de barrière linguistique etc. Pour aller plus loin, je me suis alors penchée sur les actions qui étaient menées par d’autres structures sur ces questions d’illettrisme et d’accès à la culture pour tous. C’est là que j’ai découvert le travail de l’association ATD Quart Monde, créée dans les années 1950. C’est à cette association que l’on doit les premières bibliothèques de rue et la distinction entre illettré et analphabète. Leur vision correspondait totalement à la mienne. Ça a été un déclic qui m’a poussé à postuler en tant que médiatrice au sein de l’Ilot-Livres à la Charité-sur-Loire. Cette association œuvrait beaucoup en faveur de la littérature jeunesse. » En parallèle, elle valide un master 2 à l’université Lyon II en sociologie de la culture grâce à son mémoire sur la réception des publics les plus éloignés. « Entretemps, j’avais gravi les échelons pour être nommée directrice de l’Ilot-Livres. » Elle y reste pendant 13 ans avant de démissionner afin de sauver la structure, menacée par des coupes financières. « Toujours avec la même problématique de la place de la culture dans les milieux éloignés, je suis par la suite recrutée comme directrice de l’association Itinéraires Singuliers, à Dijon. Notre mission avec les équipes, était de devenir un Pôle ressource art et santé handicap en Bourgogne Franche-Comté. Nous portions un festival sur les publics singuliers, des résidences d’artistes dans des lieux d’enfermement comme les prisons, et nous avons contribué à créer un espace d’exposition au sein du centre hospitalier spécialisé de la Chartreuse. » À 55 ans, elle quitte l’association puis découvre les épiceries solidaires. « Lors d’une visite à l’épicerie sociale et solidaire de Vesoul (Haute-Saône) avec Thierry Fousset (président d’Épi’Sourire, Ndlr) j’ai été surprise de voir qu’il n’y avait pas de bio. En fait, la plupart du temps, les produits sont des invendus issus des grandes et moyennes surfaces. Les plus pauvres n’ont pas forcément accès à une alimentation de qualité. Après m’être largement documentée sur la transition alimentaire, les circuits courts et l’historique des épiceries solidaires, je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer à enfermer les gens dans une telle précarité alimentaire ! ».

« IL N’Y A PAS DE RAISON POUR QUE LA CULTURE SOIT RÉSERVÉE AUX AISÉS »

En mars dernier, elle devient donc responsable d’activités et chargée de projet à l’épicerie sociale et solidaire de Dijon, Épi’Sourire avec l’ambition de créer un cocon où bien manger et culture s’imbriquent afin de créer du lien pour favoriser l’intégration sociale. « Depuis mon arrivée, nous avons déjà réussi à mettre en place un partenariat avec le magasin Biocoop d’Ahuy, nous avons transformé la salle d’attente en salle d’exposition etc. Mon rêve est de créer un tiers lieu qui engloberait un espace culturel dédié à la transition alimentaire et écologique destiné aux personnes précaires. Il n’y a pas de raison pour que la culture ne soit que pour les aisés ! Nous réfléchissons aussi à la mise en place d’ateliers, entre autres, de cuisine en partenariat avec la Cité de la gastronomie. » L’association recherche actuellement de nouveaux locaux pour mener à bien ses projets.

Parcours

1964 Naissance le 15 août à Saint-Etienne.
1977 Elle lit son premier livre, L'Arrache-Cœur de Boris Vian et se découvre une véritable passion pour la lecture.
1999 Elle débute comme médiatrice au sein de l'association Ilot-libres, dans la Nièvre.
2012 En août, elle devient directrice de l'association Itinéraires Singuliers à Dijon.
2019 Elle devient responsable d'activités et chargée de projet à l'épicerie sociale et solidaire Épi'Sourire.
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