Ce que l’exploration spatiale nous dit du confinement

Stéphanie Lizy-Destrez, enseignant-chercheur à l’Isae-Supaero - Seul sur Mars...ou dans l’Utah

Stéphanie Lizy-Destrez, enseignant-chercheur à l’Isae-Supaero - Seul sur Mars...ou dans l’Utah

Recherche. Enseignant-chercheur de l’Isae-Supaero Toulouse en conception des systèmes spatiaux, Stéphanie Lizy-Destrez est responsable d’une équipe de recherche, la SaCLaB (Space advanced concepts labatory), qui s’intéresse en particulier aux missions d’exploration de longue durée. Et notamment aux effets du confinement. Interview.

Quel est l’objet de ces recherches sur le confinement que vous menez au sein du SaCLab ?

Nous nous sommes en effet intéressés à l’impact du confinement et de l’isolement sur les performances des équipages parce qu’après six mois de voyage entre la Terre et Mars par exemple, les astronautes devront être capables d’opérer des systèmes complexes, tel le pilotage d’un rover sur la surface de Mars, le déploiement de la base, le rendez-vous avec un cargo. La question que nous nous posons est la suivante : l’Homme est-il encore suffisamment performant, concentré et motivé pour mener à bien des opérations critiques après une si longue période de confinement ?

Sur quoi se basent vos observations ?

Nous avons participé à plusieurs campagnes analogues. Cela consiste à aller dans un lieu sur Terre dont l’environnement peut ressembler à la planète de destination et dans lequel on va vivre, travailler, se comporter comme si on était sur Mars ou sur la Lune. Nous avons participé jusqu’à présent à quatre campagnes analogues : deux dans la Mars Desert Research Station (MDRS), dans le désert de l’Utah qui ressemble un peu à Mars, une autre en Pologne – là il s’agit d’un ancien bunker qui a été entièrement transformé et qui simule une base lunaire – et une de quatre mois en Russie, au sein de l’IMDB, acteur historique de ces campagnes de confinement et de l’étude de la psychologie pour les vols spatiaux. Nous avons ainsi eu la chance de participer l’an dernier à la campagne Sirius 19 avec des acteurs comme laNasa et d’autres agences spatiales européennes. Auparavant, il s’agissait d’équipages d’étudiants et là il s’est agi d’un équipage professionnel, de cosmonautes et d’ingénieurs du secteur spatial américains et russes. Et l’histoire continue, puisque nous devons participer cette année à une campagne de huit mois, toujours avec les mêmes agences russe et américaine et en 2022, nous participerons à des campagnes d’hivernage en Antarctique. Il s’agit d’un autre type de confinement mais cela nous intéresse aussi, sur le plan de la diversité.

Vous menez également en ce moment une étude avec l’appui d’étudiants de l’Isae-Supaero ?

Oui, nous avons adapté notre protocole expérimental, Teleop, celui que nous avons décliné dans les différents lieux analogues, pour travailler avec nos étudiants. L’un d’eux s’est retrouvé confiné sur le campus et nous a proposé de mettre à profit ses travaux de recherche durant cette période de confinement. La proposition nous a séduits d’autant que l’idée commençait à me trotter dans la tête ! Nous avons travaillé avec lui pour alléger ce protocole, puisque, habituellement, lors des missions analogues, nous demandons aux opérateurs de conduire, du moins virtuellement, un rover dans un cratère et d’aller chercher des échantillons puis de les ramener à la base ; on les soumet à des questionnaires ; on les équipe de capteurs pour mesurer leur rythme cardiaque, la durée de leur sommeil, etc. Là, nous avons demandé à nos étudiants de remplir des questionnaires en ligne régulièrement, d’effectuer des tâches de mémorisation, de déplacements d’objets en 3D, pour continuer à mesurer leurs performances. Nous leur demandons également de tenir un journal dans lequel ils indiquent leurs horaires de coucher, de lever, le nombre d’interactions sociales qu’ils ont eues dans la journée, s’ils ont pu sortir sur le campus, pendant combien de temps, ce qu’ils ont mangé, etc.

Nous avons près de 80 participants, ce qui est énorme ! Habituellement, lors de nos campagnes analogues, nous avons des équipages de cinq, six ou sept participants. Disposer d’une grande cohorte est très intéressant. Cela va nous amener de la diversité dans les profils et un plus grand nombre de mesures. Ce sera donc plus intéressant sur le plan statistique.

Quels sont les premiers constats que vous avez pu faire à partir des campagnes menées sur les effets du confinement ?

Nous avons vraiment pu voir son impact sur le sommeil. On constate qu’il se dégrade : la durée d’endormissement s’allonge et le sommeil est plus agité. On a vu son effet également sur l’humeur : la motivation va décroître au fur et à mesure de la période de confinement puis remonter lorsqu’on approche de la fin. Tout cela a un impact sur les performances. L’opérateur étant plus fatigué, moins motivé, ses performances sont dégradées, lorsqu’il s’agit d’exécuter des tâches complexes.

Quels enseignements pouvez-vous en tirer pour la période que nous vivons ?

Tout d’abord, il y a une grande différence entre les expériences que nous avons conduites et ce que nous vivons parce que les équipages avec lesquels nous travaillons sont volontaires. Ils ont choisi le confinement, ils ont été sélectionnés parmi un grand nombre de gens, ils ont une motivation plus élevée. Ils ont également été entraînés à cohabiter avec leurs colocataires de confinement, à endurer la difficulté et, chose essentielle, ils savent pour combien de temps ils s’engagent.

La situation dans laquelle nous nous trouvons est compliquée dans la mesure où il existe une véritable incertitude sur la durée. Cela provoque du stress et de l’angoisse que l’on n’observe pas d’habitude parmi nos équipages. D’autant qu’ils sont en permanence soutenus par une équipe médicale, des psychologues qui les suivent. Un soutien que nous n’avons pas. C’est donc plus compliqué.

En revanche, certaines choses sont plus faciles pour nous. Les équipages ont des emplois du temps remplis du lever au coucher et s’ils ont du temps pour les loisirs, ils ont moins de liberté que nous pour organiser leur journée. Ils n’ont pas non plus le choix de leur nourriture et puis nous avons accès à l’extérieur alors qu’eux ne l’ont pas du tout.

Sur le plan des relations sociales qu’avez-vous pu constater ?

Nos participants sont isolés, éloignés de leurs familles de façon plus sévère. Il est donc important de créer des boosters, des événements qui vont redonner de la motivation. Par exemple, pour les astronautes, une sortie extra-véhiculaire est un événement si important qu’on voit la motivation et l’énergie se multiplier… Autre exemple : l’an dernier un de nos élèves a fêté son anniversaire pendant le confinement. Le simple fait d’avoir reçu des petits mots de tout le monde l’a remotivé ! Le lien social est donc très important.

Par ailleurs, nos participants se sont engagés pour une mission : servir la science, donner de leur temps pour un objectif supérieur. Il est important de mobiliser la population en se disant qu’on a tous une mission : aider nos services hospitaliers en restant bien chez soi puisque c’est comme cela qu’on les aide. Le fait de se sentir solidaire, d’aider nos voisins ou nos enfants à faire leurs devoirs, le fait de se sentir investi, nous aide aussi pendant le confinement.

Mais cela tout en se protégeant et en gardant un espace pour soi, même si c’est difficile quand on est confiné dans un appartement avec toute une famille ! C’est important de réussir à s’isoler, d’avoir des moments à soi, de se mettre dans sa bulle en lisant un livre, en écoutant de la musique. Ce sont des moments importants qu’il faut préserver.

N’est-ce pas d’autant plus compliqué lorsque l’on télétravaille et qu’on ne sait plus où se situe la limite entre le boulot et la vie privée ?

Il y a effectivement un vrai danger. Les astronautes ont une journée de travail complètement structuré et quand elle est terminée, ils ne travaillent plus ! Ils ont du temps pour eux. En ce qui nous concerne, avec nos téléphones mobiles et nos ordinateurs portables, le danger c’est d’aller regarder ses mails… Or, c’est important de couper, d’avoir de vrais instants de déjeuner, de dîner avec sa famille où on ne ramène pas le travail sur la table et dans lesquels on a une véritable vie collective et de partage. Cela aide à tenir dans la durée d’autant que nous entrons dans une période difficile.

Après une première étape au cours de laquelle les gens se sont réorganisés chez eux, nous sommes désormais dans une nouvelle phase selon vous ?

De fait, nous entrons dans une période où les tensions peuvent s’exacerber, du fait de la fatigue, du manque d’intimité. C’est là où il faut être encore plus vigilant. Or, les moments de partage permettent justement de ressentir les besoins des autres, leurs difficultés. Nous sommes effectivement dans la deuxième phase et nous allons vers le plus difficile. À titre personnel, je l’ai constaté avec mes étudiants auxquels je donne des cours à distance. À chaque fois que je me connecte, je commence par prendre de leurs nouvelles. Au début, ils étaient enjoués, motivés. Maintenant, ils sont beaucoup plus critiques. Ils râlent plus souvent, sont moins disponibles…

La deuxième phase est assez négative, c’est un moment de repli sur soi, de rejet. C’est souvent là où les tensions peuvent éclater. Dans nos missions analogues, on constate souvent que l’équipage fait alors corps contre le centre de contrôle, contre ceux qui gèrent la mission. C’est un peu le bouc émissaire, mais ça permet d’évacuer les tensions négatives. Dans notre cas, nous n’avons pas l’équivalent ! Il faut donc être plus à l’écoute, plus solidaire, plus bienveillant, plus patient avec son entourage, ce qui n’est pas toujours facile.

On voit, aujourd’hui, se multiplier les initiatives et les plateformes d’entraide. C’est une illustration de ce que vous disiez à propos du besoin de se sentir utile ?

Effectivement, cela donne du sens à la période que nous vivons. Nous sommes tous admiratifs du travail que font les médecins et les personnels soignants, mais chacun a besoin de se sentir investi et de pouvoir aider. Or, nous avons tous des compétences et des profils différents. J’encourage par exemple mes étudiants à faire du soutien scolaire à distance ou à aller chercher du ravitaillement pour la personne âgée qui habite leur immeuble. Il y a plein de choses que l’on peut faire, y compris au sein de sa famille, qui font que ça aide. Un peu à l’image du monde dans lequel j’évolue : il y a un astronaute mais il y a beaucoup de gens qui participent au succès de sa mission. Je fais le parallèle avec ce que nous vivons : nos héros sont les services de santé et nous devons tous contribuer pour qu’ils réussissent au mieux.

Un dernier conseil à nous donner alors que nous abordons la phase la plus difficile ?

Il est important de ne pas oublier ses besoins essentiels, comme de bien dormir, manger équilibré et s’activer. On observe sur les missions de longue durée une diminution de la masse musculaire et de la masse osseuse des participants. Ça va nous arriver aussi. C’est donc important de se bouger, de garder un rythme de vie équilibré, des relations avec les autres et de ne pas se renfermer. Et lorsque l’on constate dans son entourage qu’une personne commence à se replier, il faut l’aider à en sortir. Ce qui n’est pas facile parce qu’on n’est pas formé à la psychologie. Il faut au moins le signaler.

La mise en place d’une cellule d’aide psychologique est utile selon vous ?

Oui, dans le cas des astronautes, c’est le centre de contrôle qui joue se rôle. Les participants aux missions ont des rendez-vous réguliers avec des médecins et des psychologues pour les écouter, les rassurer. C’est d’autant plus important que nous sommes dans l’incertitude quant à la durée du confinement, incertitude à laquelle se rajoute l’inquiétude liée à la maladie. Nos équipages sont confinés volontairement et n’ont pas d’ennemis à combattre alors que nous avons le spectre de tomber malade ou de contaminer les siens. Ça rajoute de l’angoisse.

Propos recueillis par Agnès Bergon

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