Alimentation et agriculture : mieux préparer l’Europe aux risques de chocs sanitaires

Par Vincent Réquillart, chercheur INRAE, Toulouse School of Economics, Cécile Détang-Dessendre, directrice de recherche en économie, Inrae, Hervé Guyomard, chercheur, Inrae et Louis-Georges Soler, directeur de recherche INRA (économie de la consommation), Inrae

Le 20 mai, la Commission européenne a rendu publics deux volets très attendus de son Pacte vert. Des annonces ambitieuses en matière de biodiversité et d’alimentation, qui entrent en résonance avec les enjeux sanitaires futurs mis en lumière par la crise du Covid-19.

Ce type de choc est en effet appelé à se multiplier à l’avenir. Pour diminuer ces risques et en atténuer les effets, des systèmes agricoles plus respectueux de l’environnement et des régimes alimentaires mieux équilibrés sont indispensables.

Combinés, ils réduiront la probabilité de survenue de ces chocs et la prévalence des maladies chroniques, ce qui améliorera l’état de santé des populations et les rendra à terme plus résilientes face à ces crises.

RÉDUIRE LES CHOCS SANITAIRES GLOBAUX

La fréquence des zoonoses, ces maladies transmissibles entre l’animal et l’homme, augmente depuis un quart de siècle. Parmi les facteurs explicatifs, le déclin de la biodiversité provoqué par les activités anthropiques est souvent souligné.

La perte d’habitats naturels pousse certains animaux sauvages à se rapprocher des hommes pour se nourrir, accentuant les risques de transmission de pathogènes aux animaux domestiques et aux humains. Les changements d’usage des terres et de pratiques agricoles expliqueraient plus de 40 % des nouvelles maladies zoonotiques, qui ne sont pas l’apanage des régions tropicales ou subtropicales.

Le changement climatique, même si les scientifiques soulignent la complexité de son impact sur les épidémies, augmenterait les risques de prolifération et de propagation de maladies infectieuses, ces risques étant accrus par la circulation des biens et des hommes. On peut ainsi craindre une extension vers l’Europe d’agents pathogènes d’autres latitudes, et inversement.

Or les évolutions de l’agriculture jouent un rôle majeur dans le déclin de la biodiversité et le changement climatique. La simplification et la spécialisation des systèmes agricoles, favorisées par l’irrigation, la mécanisation et le recours aux intrants chimiques ont permis d’augmenter les volumes produits au prix d’une dégradation de la qualité des sols, de l’eau, de l’air et d’un déclin de la biodiversité des agroécosystèmes. Ce phénomène est aggravé par l’homogénéisation des paysages agricoles, qui a réduit les espaces favorables à la faune et à la flore. Notre alimentation contribue fortement aux émissions de gaz à effet de serre : dans l’Union européenne, entre 15 et 28 % d’entre elles, selon les États membres, sont imputables à la chaîne alimentaire. Nos consommations alimentaires ont en outre des effets négatifs sur la biodiversité et le climat hors Europe, puisqu’elles sont responsables d’une partie de la déforestation mondiale via les importations de produits animaux, de tourteaux de soja ou encore d’huile de palme. Des solutions agronomiques et technologiques existent pour atténuer l’impact négatif de l’agriculture européenne sur la biodiversité et le climat. Elles passent par une réduction importante des intrants chimiques, une plus grande diversité des systèmes de culture, de nouvelles associations entre productions végétales et animales et la réimplantation d’éléments naturels.

Autrement dit, par une agriculture agroécologique dont l’agriculture biologique peut être considérée comme un prototype. Ces solutions restent malheureusement trop peu mises en œuvre faute de politiques publiques suffisamment contraignantes ou incitatives. Il s’agit pourtant d’une priorité au double titre de la protection de l’environnement et du climat, et de la réduction des risques de survenue de chocs globaux.

PRÉVENIR LES EFFETS GRAVES DES NOUVELLES MALADIES

La crise du Covid-19 révèle également combien l’état de santé des populations constitue un facteur de résilience face aux pandémies.

Les premières victimes sont en effet les personnes les plus fragiles, d’abord les plus âgées, mais aussi celles qui présentent des comorbidités – dont celles liées au surpoids et à l’obésité, au diabète et à l’hypertension – pour partie associées aux comportements alimentaires, et plus fréquentes dans les populations plus défavorisées.

Les choix alimentaires dépendent in fine des consommateurs, mais la nature de l’offre alimentaire, les caractéristiques, notamment nutritionnelles et sanitaires, des produits et leurs prix influent sur ces choix. Agir sur le système alimentaire jouera un rôle de prévention de certaines maladies et de réduction des effets des crises sanitaires d’origine infectieuse.

Par ailleurs, l’usage d’intrants de synthèse en agriculture a permis de forts gains de rendement, mais au prix de pollutions diffuses qui exposent les populations à des contaminants chimiques des sols, de l’eau et de l’air. Or, la pollution de l’air notamment liée aux particules fines, accentuerait sensiblement la mortalité due au Covid-19.

ACCOMPAGNER UNE MEILLEURE NUTRITION

Enfin, si les gains de productivité et les soutiens de la Politique agricole commune (PAC) ont permis de diminuer le coût de l’alimentation, des variabilités sectorielles ont affecté les prix relatifs des différents biens alimentaires. Cela a défavorisé la consommation de fruits et légumes au profit de produits plus denses en énergie et à faible valeur nutritionnelle. Nombre de pays européens mettent en œuvre des politiques nutritionnelles, encore trop timides, pour mieux prévenir les risques de santé liés à des consommations alimentaires déséquilibrées. Intégrer cet objectif dans la stratégie agricole et alimentaire de l’Union européenne contribuerait à rendre plus cohérent et plus efficace l’ensemble des interventions publiques et à accroître la résilience des populations face à des chocs sanitaires globaux.

OPÉRER LE VIRAGE CLIMATIQUE ET ENVIRONNEMENTAL DE LA PAC

En posant le Pacte Vert comme cadre de son action, la Commission européenne a l’ambition « de mettre résolument l’Europe sur une nouvelle voie, celle d’une croissance durable et inclusive ».

Cette ambition se décline dans le cas de l’agriculture et de l’alimentation par la stratégie « de la ferme à la table : un système alimentaire juste, sain et respectueux de l’environnement » et la réforme de la PAC doit s’inscrire dans cette dynamique.

Les instruments environnementaux de la PAC doivent selon nous être renforcés. Une application stricte du principe pollueur-payeur, par la taxation des pesticides et antibiotiques (déterminants majeurs des atteintes à la biodiversité) et des émissions de gaz à effet de serre (ruminants et engrais azotés), enverrait aux agriculteurs les bons signaux de prix.

Conjointement, une mise en œuvre ambitieuse du principe fournisseur-payé rémunérerait les agriculteurs pour leurs efforts additionnels en matière de protection de l’environnement et de la santé. Il convient de développer les paiements pour services environnementaux, tant pour les biens publics globaux (climat et biodiversité) que locaux (sol, eau, paysages).

Ces paiements doivent être proportionnés aux services rendus et non plus assis sur les pratiques (passage d’une obligation de moyens à une obligation de résultats). Ceux-ci pourraient être financés par les usagers, et non plus par les seuls contribuables.

Une telle évolution conduira à une modification de la structure des aides et fragilisera la santé économique de nombreuses exploitations dont les revenus dépendent fortement des soutiens européens.

La mise en œuvre ne peut donc être que progressive, l’important étant de fixer le cap et les échéances. L’octroi d’une prime de risque à tout agriculteur s’engageant dans la transition agroécologique de son exploitation soutiendrait selon nous la transition, à l’instar de la prime à la conversion vers l’agriculture biologique.

La conservation du produit des taxes à l’intérieur du secteur agricole et l’alignement des accords commerciaux au respect des mêmes exigences en matière d’environnement et de santé compléteraient le dispositif.

MANGER MOINS DE VIANDE ET PLUS DE LÉGUMES

Une large fraction de la population européenne consomme moins de fruits et légumes que le préconisent les recommandations sanitaires. Les ménages les plus pauvres sont les plus touchés par ce déficit. Les inciter à en manger davantage par des politiques nutritionnelles ciblées contribuerait donc également à réduire les inégalités de santé.

Des régimes plus riches en fruits et légumes permettront par ailleurs de réduire les émissions de gaz à effet de serre liés à l’alimentation. Des aides directes aux producteurs seraient simultanément mises en œuvre de façon à limiter le risque d’un accroissement excessif des importations au détriment des productions locales. Dans une perspective identique, la PAC devrait favoriser les consommations et les productions de légumineuses à graines et de fibres.

Dans le cas de la viande, la PAC doit accompagner la baisse nécessaire de la consommation, compte tenu de ses impacts négatifs sur la biodiversité, le climat et la santé. L’enjeu est de favoriser la transformation du système productif au profit de modes d’élevage plus vertueux sur le plan environnemental, qui reposent nettement moins sur l’importation de protéines végétales dédiées à nourrir le bétail. En Europe, il faut s’orienter vers un accroissement de la qualité des produits animaux et donc des prix.

La crise du Covid-19 renforce la nécessité d’une politique de long terme en faveur d’un système agri-alimentaire respectueux de l’environnement et de la santé, dans le cadre d’un Pacte vert ambitieux. Une telle démarche, portée par l’Europe, permettra de limiter les risques de survenue de chocs sanitaires globaux et d’en réduire les impacts. Il est primordial de garder ce cap, malgré la pression des difficultés économiques qui se présentent à nous à court terme.

(Article paru le 27 mai 2020 dans The Conversation, theconversation.com)